Analyse de la version longue et de la fin

Avis sur Il était une fois en Amérique

Avatar OlivierBottin
Critique publiée par le

Quand Sergio Leone finit le tournage d'Il Etait une Fois en Amérique, il comptait au départ obtenir deux films de 3 heures chacun, ça lui sera refusé par les producteurs à cause notamment du flop commercial de 1900 de Bertolucci. Il fit finalement un montage de 270 minutes, qu'il raccourcit à 229 minutes pour apaiser les producteurs ; c'est cette version qui sera considérée comme la définitive pendant longtemps (une fois oubliée le massacre de la version remontée pour la sortie américaine), mais Sergio Leone avait une préférence pour sa version plus longue originale, qu'il souhaitait pouvoir sortir un jour, mais la mort l'ayant malheureusement surpris trop tôt, il n'en aura pas eu l'occasion. Ces scènes coupées, qui faisaient fantasmer les cinéphiles, ont pendant longtemps été considérées comme perdues, ou en trop mauvais état pour être restaurées ; finalement, voilà qu'elles refont surface pour une ressortie dans une nouvelle version longue, de 251 minutes - allez savoir ce qu'il est advenu des scènes restantes (pour des problèmes de droits apparemment - à moins qu'elle soient introuvables ou en trop mauvais état), mais ça reste un événement. Surtout pour un film dont les mystères ont pendant longtemps alimenté les débats.

Alors, quid de ces nouvelles scènes? Comme beaucoup l'ont fait remarquer avant, le fait qu'elles n'aient pas été bien conservées font qu'on les reconnaît immédiatement (l'image est peu nette et mal contrastée) par rapport au reste du film, splendidement restauré en 4K, mais ça reste moins pire que la version longue de Metropolis. Sinon, même si le film ne s'en trouve pas bouleversé, ces ajouts sont dans l'ensemble assez intéressants. Le mystère du film s'en trouve parfois grandi (la conversation ambiguë avec Fletcher, la voiture qui surveille Noodles au cimetière, le fameux camion poubelle de la fin qui fait une apparition), certains personnages gagnent en développement (la conversation entre Bailey et son représentant, Deborah qui joue Cléopâtre sur scène - par contre je trouve que la scène où Max discute avec le chauffeur de taxi quelque peu dispensable, c'est presque mieux sans puisqu'on passe directement au rendez-vous avec Deborah), et par ailleurs, je ne comprends pas trop que Leone ait choisi de couper la scène où Noodles rencontre Eve, parce que sans, on se demande qui est la femme qui se fait assassiner dans la toute première scène (en dehors de ça, elle fait presque de la figuration).

Pour ce qui est du film en lui-même, je ne vais pas m'attarder sur ce que beaucoup d'autres critiques ont déjà dit avant moi : les 4 heures du film s'enfilent comme du petit lait, la structure complexe du film est toujours limpide, les différents flashbacks venant toujours de façon logique ; on alterne entre humour, amertume, violence, romance, mélancolie, amitié forte et condition sociale de l'époque ; la photographie et la musique sont magnifiques... Dans des conditions pareilles, je donnerai allègrement au film un 9, voire un 10, mais hélas, je dois avouer avoir quelques grosses réserves sur la fin du film. Car autant la partie sur l'enfance de Noodles et les années 30 bénéficient d'un soin minutieux, autant la partie dans les années 60 me paraît un peu expédiée.

SPOILERS

Certains ont trouvé improbable le retour de Max (en sénateur qui plus est), qui a en fait déguisé sa mort ; personnellement, ça ne me dérange pas du tout, au contraire, ça ne correspond pas si mal avec l'univers des gangsters et de la corruption ; après tout, après la fin de la Prohibition, la bande était bien obligée de se réinventer, et Max était sans doute trop malin pour vraiment réaliser ce braquage de banque suicidaire, ayant un meilleur plan en tête ; le fait qu'il ait trompé ses amis pouvait se prédire avec le fait que dans les phases de l'enfance, il semblait hésiter à joindre sa main à celles de ses amis au moment de prêter serment. Par contre, je trouve fort improbable que Max ait choisi de faire venir Noodles pour le tuer, en tant que faveur... Même si je peux tout simplement admettre que Max ait pu souhaiter faire savoir la vérité à son ami qui s'est tourmenté sur sa fausse mort pendant 35 ans, soit. Par contre, il est vraiment dommage que la relation présumée entre Max et Deborah ne soit pas plus développée, parce qu'on apprend qu'ils se sont mis ensemble et qu'ils ont d'ailleurs eu un enfant, sans que le comment et le pourquoi ne soit vraiment racontés - Max a donc volé à son ami l'amour de sa vie, mais ça n'implique aucune émotion chez le spectateur. Le dilemme de Max et ses véritables intentions ne m'ont pas parues très claires, ou très cohérentes ; et par ailleurs, s'il sait qu'il veut échapper au scandale public par la mort, à quoi bon faire assassiner deux personnes qui ont enquêté sur lui?

L'étrangeté de la fin est expliquée par certains selon une fameuse théorie, initiée par Sergio Leone lui-même, qui veut que les scènes dans les années 60 aient été imaginées par Noodles dans la fumerie d'opium de la dernière scène (drogue qui fait voyager dans le passé mais montre aussi le futur, dit-il) - par ailleurs, Leone a souvent recours à la fumée dans sa mise en scène. Ca expliquerait peut-être pourquoi Noodles âgé trouve la valise pleine de billets là où celle-ci était vide 35 ans plus tôt, de façon incohérente ; cela dit, qui a pris l'argent de la valise, si ce n'est par Max après avoir faussé sa mort? Certains ont aussi relevé le fait que les scènes des années 60 montrent la télévision et diverses choses de l'époque, ce qui n'aurait pas pu être imaginé Noodles dans un rêve puisque ça n'existait pas dans les années 30. Personnellement, je trouve que cette théorie enlève pas mal de l'intérêt du film, surtout qu'elle paraît un peu trop fantaisiste par rapport au reste ; injecter de l'onirisme dans l'histoire, pourquoi pas, mais si c'est le cas, cet aspect me paraît presque sorti de nulle part. J'ai plutôt tendance à penser que la scène de fin reflète un Noodles condamné à se droguer pour oublier ses regrets (de la même façon qu'il se défonçait à l'opium pour oublier Deborah plus tôt dans le film). De toute façon, Leone disait avoir créés plusieurs niveaux de lecture et que c'est au spectateur de se faire son idée sur le sujet ; mais personnellement, je trouve que quel que soit celui qu'on considère, quelque chose paraît bancal.

Et tant qu'à parler des théories fumeuses, un petit mot sur le fameux débat autour du camion poubelle : j'ai beau chercher, mais je ne vois pas du tout d'où provient cette théorie puisqu'à mes yeux, aucun cadavre n'apparaît à l'intérieur du broyeur. Le fait que Max soit arrivé au camion poubelle avant que Noodles soit sorti pose un problème de continuité temporelle ; certains disent que Max s'est jeté dans le camion depuis la hauteur (!), mais ça me paraît ridicule et grotesque. Et puis pourquoi aurait-il besoin de se suicider dans un camion poubelle alors qu'il peut tout simplement se tirer une balle, ce qui est d'autant plus suggéré par la scène réinsérée qui précède les retrouvailles avec Max? Je pense qu'il s'agit avant tout de symbolique dans cette scène : le camion poubelle par dans un sens avec les broyeuses en marche, et des voitures conduites par des jeunes venus faire la fête arrivent dans l'autre sens : la mort d'une génération et l'arrivée de la suivante. Et quand De Niro regarde les broyeuses en marche, avec la caméra qui fait un gros plan dessus, c'est peut-être aussi pour signifier qu'il prend conscience que sa vie a été un gâchis... Cela dit, le fait qu'on voit le camion poubelle dans la scène réinsérée où la voiture d'un enquêteur explose peut laisser penser qu'il y a autre chose derrière... Certains avaient supposé que le camion était supposé s'occuper de Noodles une fois sorti (ce qui explique pourquoi il est garé devant le manoir feux éteints et démarre quand Noodles sort), mais pourquoi ne se passe-t-il rien au final? Peut-être parce que Noodles était supposé tuer Max, mais ne le fera pas? Mouais, pas très convaincu...

FIN DES SPOILERS

Au final, un film magnifique dont la fin n'est pour moi pas aussi soignée que le reste, et c'est dommage qu'un film aussi long et aussi maîtrisé dans son ensemble se finisse d'une façon peu convaincante émotionnellement et sur une note ambiguë à moitié loupée... (d'ailleurs, si quelqu'un a des réponses à m'apporter là dessus, je suis preneur). Mais ça ne m'empêchera pas de le voir et le revoir avec plaisir ; et on ne peut que regretter que Leone n'ait pas davantage eu l'occasion de sortir du western, car le film montre une fois de plus qu'il est un metteur en scène hors pair, mais aussi un formidable raconteur d'histoires. J'espère quand même qu'on verra un jour les scènes coupées restantes!

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