Une étourdissante mise en abyme

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Deux ans après Le dictateur, en pleine guerre mondiale il faut le souligner, Ernst Lubitsch s'empare de la critique du nazisme sur le mode ironique avec son ton propre, moins grandiloquent que Chaplin - moins poétique aussi.

Vaudeville, comédie humaine, satire grinçante du nazisme, To be or not to be est aussi une étourdissante mise en abyme. C'est la pièce dans la pièce : la troupe répète une pièce sous couvert de Shakespeare mais en invente simultanément une autre, au gré des rebondissements. Un procédé qu'affectionnait précisément... un certain William S dans ses comédies. La fameuse question de Hamlet est bien celle que pose sans cesse le film, "qui est qui ?" dans ce monde d'espions et de fausses barbes. On pense ici à Certains l'aiment chaud de Billy Wilder (pour la drôlerie des répliques aussi), sans doute le plus digne héritier de Lubitsch.

Un exemple de cet étourdissement. Le vrai Ehrhardt a les exclamations qu'inventait peu avant Joseph Tura en jouant son rôle ("Ha ha ! Concentration Ehrhardt !"). Devenu faux Siletsky face au vrai Ehrhardt, Tura se voit reprendre mot pour mot les phrases du vrai Siletsky. Mais celui-ci est mort... sur une scène de théâtre, et découvert par les Allemands. Démasqué, Tura se retrouve dans la même pièce que le vrai Siletsky mort, qu'il rase avant de l'affubler d'une fausse barbe. Fausse barbe que, suprême raffinement, il fait tirer par Ehrhardt avant de l'inviter à faire de même, sachant que, tout penaud, le SS refusera. Bien joué, mais la troupe viendra contrecarrer ses plans, en venant le démasquer, déguisée en une bande de SS. De quoi faire perdre son allemand au colonel qui, dès qu'il se sent bafoué, passe ses nerfs sur son subordonné Schultz. Même après s'être tiré une balle dans la tête ! Jubilatoire.

Cette mécanique implacable est servie par des dialogues ciselés, pleins de sous-entendus. Sexuels, lorsque, en substance, le jeune Sobinski déclare à Maria que lorsqu'il se reverront il saura lui montrer comment il lâche ses bombes, et que la diva lui réplique qu'elle préférerait un encerclement progressif. Vaudevillesque, lorsque devant les nazis et sous l'identité de Siletsky, Joseph révèle à Maria le message que lui a chargé de délivrer son prétendant. Lubitsch use aussi des runnings gags, avec Joseph qui profite de ses fausses identités pour vérifier sa notoriété... ou plutôt pour constater sa mauvaise réputation, ce qui nous vaut la célèbre réplique :

Il a fait à Shakespeare ce que nous faisons actuellement à la Pologne.

(Et l'on se dit que Woody Allen est aussi un digne héritier de Lubitsch.)

Une phrase qui fit scandale car on n'admettait pas qu'on rie de ce qui se passait réellement en Pologne alors. On n'est pas, mais pas du tout dans le politiquement correct... Quoiqu'il en soit, cette insistance montre la vanité du monde du théâtre : alors que les seconds couteaux ne rêvent que de prendre la place des vedettes, celles-ci s'accrochent à leur place. A l'image de Maria : incarnant une femme retenue dans un camp de concentration elle entend jouer son rôle en robe satinée, puisque celle-ci met mieux en valeur sa silhouette. Et elle demande perfidement à Sobinski de la rejoindre dans sa loge au moment où débute la tirade de To be or not to be, sachant parfaitement que son mari en sera déstabilisé : même à l'intérieur du couple, c'est la lutte pour le haut de l'affiche ! (Notons au passage le souffleur qui aide Joseph en glissant "to be..." comme si le comédien pouvait avoir un trou à cet endroit : le genre de détails dont fourmille la comédie de Lubitsch.). Ceux qui aspirent à la notoriété vont quant à eux.. regretter d'y accéder. Greenberg est malmené par les Allemands, et Bronski est dépité de constater que son Hitler n'est pas crédible puisqu'une petite fille vient lui demander un autographe. Tant de subtilité impressionne.

Les nazis sont sans eux aussi ridiculisés (on pense ici au formidable film de Mankiewicz, L'affaire Cicéron) : une très bonne manière de lutter contre l'oppresseur, bien dans la philosophie du réalisateur qui déclarait que tout homme, quelle que soit sa condition, est ridicule deux fois par jour.

Les traits d'esprit fusent. Exemple, lorsque Siletsky déclare que les nazis partagent tous les us des êtres humains (ce qui rappelle la fameuse tirade de Shakespeare que le comédien Greenberg désespère de déclamer sur scène), et même qu'ils ne veulent que le bonheur, Maria lui réplique : certes, mais ceux qui ne veulent pas de votre bonheur ne sont pas les bienvenus ! On pense souvent aux saillies d'un Groucho Marx.

Quelques images de guerre, canons qui tirent, avions qui sillonnent le ciel, ruines fumantes, donnent au film un réalisme, l'ancre dans l'époque. Nécessaire car, pour un peu, on se croirait en effet au théâtre !

C'est peut-être là qu'il faut chercher les faiblesses du film. Dans ces décors de studio qui ont mal vieilli. Dans ce jeu très théâtral, au mauvais sens du mot - Carole Lombard et Jack Benny surjouent pas mal quand même, non ? Et Ehrhardt est figuré d'une façon beaucoup moins subtile que les dialogues mis dans sa bouche. Dans cette musique très démonstrative enfin. A bien des égards, le film se révèle un peu daté. Si l'idée de chef d'oeuvre est associée à celle d'intemporalité (qu'on pense aux Chaplin, aux Eisenstein, aux Murnau, qui n'ont pas pris une ride), To be or not to be n'en est pas un.

Mais un must de la comédie légère, subtile, grinçante, oui. Qui eut une influence sur tant de cinéastes, notamment tous ces immigrés atterris à Hollywood tels que Wilder ou Premminger... chez qui l'on retrouvera la fameuse Lubitsch touch.

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