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Avis sur L'Homme à la caméra

Avatar Sergent Pepper
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Expérience formelle hallucinante, L’homme à la caméra est un jalon fondamental dans l’histoire du cinéma, art jeune et nouvelle forme d’expression. Soit un homme, une caméra : explorons les possibles et les moyens de signifiance propres à ce médium. Pas d’histoire, pas de théâtre, pas de littérature, pas d’acteur, pas de scénario, pas d’intertitres, indique le générique de début, mais la volonté de créer « une langue du cinéma absolue et universelle ».
Libéré de son joug d’art jeune inféodé aux aînés, le cinéma affirme dès lors sa spécificité à travers trois motifs majeurs : les angles de vues, le montage, et dans une moindre mesure, les effets spéciaux.
Plongée, contre plongée, panoramique, travellings embarqués sur des trains, des trams, des voitures, des grues, plans d’ensemble sur une ville grouillante de vie, très gros plans sur les pistons, les manettes et les rouages qui l’actionnent, c’est un programme exhaustif et jouissif qui se déroule dans la frénésie et l’enthousiasme.
Le montage est la seule écriture du récit, un documentaire qui donne à voir la vie active méticuleuse des travailleurs, des maquilleuses, des mineurs, des lavandières, des usines… La pulsation de la ville est restituée à la perfection. Incroyablement travaillé, symphonique, le montage déploie toute la capacité du langage cinématographique et culmine dans des scènes extraordinaires d’intensité sur le travail à la chaîne, alternance entre la mécanique des machines et les gestes précis des ouvrières.
Les effets, enfin, qui font du cinéaste un magicien qui maîtriserait le temps : accéléré, ralenti, plan figé de sportifs en plein saut, marche arrière, surimpression, jeu sur les reflets, décomposition du cadre, toutes les expériences sont permises.  
Dernière audace, et non des moindres, la mise en abyme permanente : le seul véritable personnage du film est l’homme à la caméra, qui film les images que nous venons ou sommes sur le point de voir. L’écran lui-même est filmé, ainsi que les spectateurs, volonté évidente de briser l’illusion d’un cinéma théâtral : le sujet du film, ce n’est pas la fiction, c’est la captation du réel par le film, et finalement la génération de celui-ci. La ville prend vie, les spectateurs fusionnent avec ceux qu’ils contemplent, et la « géographie créatrice » donne à voir un réel augmenté et signifiant.
Véritable invention du clip, ce manifeste futuriste est sublimé par un regard, le fameux ciné œil, qui le transcende et affirme avec fougue les potentialités du cinéma, art naissant et plein de promesses.

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