Il était une fois en France

Avis sur La Nuit américaine

Avatar Matthew_Horne
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Je dois avouer que j'étais dubitatif en me lançant dans ce classique de Truffaut. Rien qu'à cause de son concept dans lequel réside en fait toute sa force. L'entièreté du film se présente comme une immersion intimiste dans le tournage d'un film fictif, Je vous présente Pamela, un faux making-of scénarisé.
Truffaut y joue presque son propre rôle, celui de "Ferrand", réalisateur aux commandes du long-métrage sur la Pamela. Sauf que ce ne serait pas drôle si tout se passait comme prévu, on assiste aux déboires et aléas du tournage, entre conflits et crises de nerfs, problèmes techniques et budgétaires ou encore amourettes et aventures.

Ce serait d'emblée un pari risqué qu'entreprends Truffaut : celui de faire cohabiter le faux making-of et le drame, mais il fait mieux que ça. Il effectue l'exploit d'incorporer deux mises en abyme dans un supposé docufiction, il livre un drame principal d'une grande qualité dans son vrai-faux docufiction.

Déjà qui a dit que la Nouvelle Vague, c'était juste 3 pseudo-intellectuels avec une super 8mm et une bimbo? A la manière d'un Pierrot le Fou, La Nuit Américaine démontre des idées de mise en scène remarquables mais surtout un œuvre de grande envergure. C'est dramatique mais avant tout réaliste: on nous sort le grand jeu pour montrer cette réalité techniciste derrière d'énormes caméras: grues énormes, décors artificiels plus vrais que nature, rues couvertes de neige artificielle, etc... On a tendance à l'oublier un peu souvent, même aujourd'hui en 2016, toutes les ressources matérielles mais surtout humaines, la coordination complètement dingue d'autant de cerveaux qu'il faut, rien que pour 1 minute de bobine. Ça se focalise surtout sur l'instant T du tournage plutôt que sur la post-production, et c'est ça qui est intéressant, on est au contact de toute cette humanité qu'il peut y avoir.

Il va sans dire que tout ça est servi dans des plans très bien composés, des scènes d'anthologie, une écriture très bien rythmée, et un cast impeccable. (Jacqueline Bisset était tellement rayonnante, mais... ça, c'est une autre histoire).

C'est là que ça rend la facette "drame" du film importante, on se rend aussi compte qu'un film, c'est pas qu'une histoire d'automates sur un échiquier, c'est avant tout des uns et des autres, des individualités qui se tapent sur la tronche quand elles ne font pas de caca nerveux. Truffaut aurait pu paraitre pédant à jouer un rôle de réalisateur, mais il esquive cet maladresse puisque son personnage reste particulièrement humble, pragmatique, et quelque peu en retrait. Non pas qu'il s'occulte, lui et sa propre figure du metteur en scène, mais ce n'est pas un film sur "le grand homme", non, c'est un film sur la passion du cinéma, sur tout ces gens qui façonnent l’œuvre. C'est surement pour ça que je trouve le propos autant intéressant, d'autant plus que c'est assez original pour l'époque (cela dit, je ne sais pas si c'était le premier à faire ça, en tout cas il n'est pas le dernier et nombreux sont ceux à avoir joué sur la thématique de façon parfois superficielle d'ailleurs).

En parallèle, on est sans cesse confronté aux scènes de tournage du film qui n'existe pas. Tels une œuvre littéraire, ces moments mettent à contribution nos schèmes de lectures du langage cinématographique et de la réalité, on est sans cesse dans la projection imaginaire et fantasmée de ces scènes finies dans leur contexte ultime. En effet, on ne voit pas le produit fini, empaqueté sur un grand écran, tout est filmé et surtout raconté du point de vue d'un insider; dès lors, on ne peut pas résister à l'idée de recréer dans notre imaginaire la magie de ces scènes si elles existaient, Truffaut nous confie les clés de leur existence qu'on modèle: montage, musique, photographie, étalonnage.
Ainsi, en décomposant tout un pan du Septième Art et en le réarrangeant à sa façon comme un puzzle, on a l'impression que le film démystifie ses propres coulisses, pourtant il fait son objet pour porter son propos, un jeu qui en vaut la chandelle.

Le plus drôle, c'est surement qu'on ne la verra finalement jamais, cette fameuse "nuit américaine". (En l'occurrence il s'agit d'une scène d'accident, tournée de jour, mais avec un filtre bleu pour simuler la nuit, autrement dit le procédé qu'on qualifie de "nuit américaine"). Le titre qui renvoie à cette scène, véritable point d'orgue, incarne assez bien la portée du film: c'est absolument tout sauf une encyclopédie ou une œuvre didactique. Ce serait une tromperie d'affirmer que Truffaut pense éduquer les néophytes avec ce long-métrage. C'est plutôt un dialogue avec le spectateur, un façon assez singulière de briser le quatrième mur, en articulant le fond de l’œuvre directement avec la réflexion et la prise du recul de son public. J'irais même jusqu'à dire que ça me rappelle ce que d'autres travaux (d'un point de vue narratif, par contre), comme Total Recall, Pusher ou Enemy, qui s'axent à un niveau ouvertement meta, sollicitant directement la psychologie du public.

La Nuit Américaine n'est à n'en pas douter un remarquable film d'auteur, mais il est surtout très accessible: un peu comme Cronenberg, Godard ou De Palma, Truffaut parvient ici à concilier avec brio un divertissement tout public de grande qualité et une œuvre riche, d'une grande justesse, forte au niveau de ses enjeux et réflexions.

J'avais décerné un modeste 7 au film, peu après un premier visionnage, mais il fait partie de ces oeuvres qui continuent à me hanter dans la soirée, la nuit, le lendemain et le surlendemain. Je ne veux pas jouer le flic de film noir, mais mon intuition ne me trompe jamais, un film qui provoque ce genre de sentiment reflète une force prégnante du film, indiscutablement bien confectionnée pour nous entrainer avec lui.

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