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Avis sur Le Bon, la Brute et le Truand

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Pourquoi ce titre provocateur ? Tout simplement parce que le film de Welles arrive systématiquement en tête de n'importe quel classement des meilleurs films de l'histoire du Cinéma lorsqu'ils sont fait par des professionnels de la critique ou des cinéphiles se voulant particulièrement avertis. Un peu comme si ne pas le mettre en première position était LA faute de goût à éviter pour ne pas passer pour un ringard. Ce fabuleux film semble décidément marqué du sceau du consensus quoi qu'il advienne (en effet, lors de sa sortie en 1942 il était de bon ton de lui chier dessus...).
Mais non, je ne peux me résoudre à accompagner cette mouvance, non car s'il y a bien une évidence qui m'a sauté aux yeux lors de mes différentes pérégrinations cinématographiques c'est que le meilleur film de l'histoire du cinéma c'est indéniablement le Bon, la Brute et le Truand.
(Attention ça spoil)

-Rappels Historiques

le Bon, la Brute et le Truand est l'ultime chapitre d'une trilogie nommée Trilogie de l'Homme sans nom ou Trilogie des dollars (la première appellation est tout de même beaucoup plus classe) et entamée en 1964 par "Pour une poignée de dollars". Ce film est une révolution, le western est alors totalement moribond, même John Ford n'y crois plus, comme le prouve le désaveux du genre qu'est "L'homme qui tua Liberty Valance" en 1962, et pourtant un Italien (donc à priori un type qui n'a aucune légitimité pour nous raconter l'histoire de l'Amérique) viens bouleverser les codes et ressuscite un genre étouffé sous la routine. En proposant une vision à la fois baroque (Dramatisation outrancière), sèche, réaliste (les personnages sont sales, la misère est à chaque coin de rue), violente (le massacre particulièrement pénible de la famille Baxter en atteste) et immorale (Il n'y aucun sheriff, les motivations sont essentiellement pécuniaire, le soucis de justice est minimal) Sergio Leone fout un énorme coup de pied dans la fourmilière et nous présente l'ouest sauvage enfin tel qu'on l'imagine... sauvage.

Enorme succès populaire surprise qui lancera la mode particulièrement prolifique (500 films en une dizaine d'année seulement !!) de ce qui fut appeler péjorativement (et abusivement puisque ces films était généralement de co-production européennes) le Western spaghetti. Appellation depuis devenu une fierté. Cette pièce fondatrice appela à une suite qui arriva l'année suivante : "Et pour quelques dollars de plus" marquée à jamais par le superbe leitmotiv mélodique: Carillon, jouée par une montre/boite à musique et composé par Ennio Morricone, autre homme totalement indispensable au genre. Une suite au succès tout aussi phénoménal qui appela elle aussi à une suite...

-Enfants de salaud

1966, Sergio Leone livre la dernière pièce de son triptyque. Et il n'apporte pas seulement le dessert: c'est carrément tout le banquet qu'il remet en place avec digestif et feu d'artifice en bonus.
Là où les suites était d'habitude l'ombre de l'original ou bien, au mieux, un prolongement sympathique, Leone fait mieux à chaque essai, affirmant à chaque fois un peu plus sa maîtrise formel. S'il avait réussi à faire mieux avec "Et pour quelques dollars de plus" il explose carrément toutes comparaisons possible avec "Le Bon, la Brute et le Truand". Une traduction français maladroite de "Il Buono, il brutto, il cattivo" qui veut en fait dire "le bon, le laid, le mauvais"... brutto, le laid, à été traduit par la brute et changea de personnage passant de Tuco, devenu le Truand, à Sentenza.

Leone emmène le western et le cinéma vers des horizons lyriques et épiques que trop peu depuis ont simplement frôlés.
Le titre du film est en fait une annonce du contenu : on suit le parcours de ces trois individus dans une Amérique en proie au chaos le plus total (chasseur de prime, pendaison, l'argent comme seule perspective, guerre civile) et à chacun est attribué un trait de caractère que l'on sait, dés le départ, très relatif. "Le Bon, la Brute et le Truand" est une véritable déclaration d'amour à ces personnages sans foi ni loi évoluant dans un environnement qui ne leur laisse pas le choix. Le film aboli d'emblée toute notion de moralité et de manichéisme et propose une véritable étude de caractère à travers ces trois personnages différents mais tous ambivalents et donc très humains. Les personnages sont donc particulièrement soignés, tantôt archétypaux, tantôt décalés mais en tout cas jamais prévisible ou simple.

Leone aime les gueules, il faut voir l'insistance sur les gros plans de visages édentés, ridés ou balafrés. Il rivalise de virtuosité pour creuser ses personnages, usant d'astuces contextuelles pour l'un (le bon dont on ne sait rien et qui se définit uniquement par ses actes), d'allusions et de ruptures de ton pour l'autre (la brute dont on dessine la légende au détours de certains dialogues ou scènes) et d'une caractérisation plus classique pour le dernier (le truand dont on nous révèle des éléments passés et personnels, à l'image de l'émouvante séquence au monastère).
Au passage il en profite pour bousculer son spectateur : si le bon du film est immédiatement désigné (à l'aide d'un gros marquage psychédélique) il ne s'avère pas si bon que ça et surtout moins "attachant" que le truand, criminel notoire et idiot fini dont on finit par prendre le partis tant il parait le plus innocent de l'affaire.

A noter que le personnage d'Eastwood, qui sert de lien scénaristique entre les trois films de la trilogie, n'est pas exactement "sans nom" puisque dans le premier on le surnomme Joe au détour d'une seule phrase de dialogue, dans le second le manchot et dans le troisième Blondin. Mais on ne saura jamais son vrai nom, ni d'où il vient, ni ce qu'il a fait avant... L'Homme sans nom est une abstraction pure, une icône de l'ouest, une allégorie.
On peut s'amuser à voir que "Le Bon, La Brute et le Truand" contient déjà tous les éléments du Buddy-movie (deux personnages très différents qui se détestent mais qui doivent collaborés, des vannes dés qu'ils en ont l'occasion, une complicité qui deviens de plus en plus évidente -voir la scène où ils arpentent la ville infestés de tueur-, une unité de temps relative autour d'une quête) qui fera les joies d'Hollywood 15 ans plus tard.... A la différence prés qu'ici ils restent d'indécrottables salopards.

- J'avais encore jamais vu crever autant de monde ...

Cette petite phrase lancée nonchalamment par le personnage de Clint Eastwood résume parfaitement l'état d'esprit du film vis à vis de la violence qu'il véhicule. Il faut voir comment le film pointe le comportement déviant des gens par rapport à la violence: les badauds horrifiés par les crimes de Tuco (Ce dernier semble en rigoler) tout en étant incapable de décoller leurs yeux de sa mise à mort (leur regard est fixe, vide et terrifiant) ou ce colonel défendant un pont dont il ne comprends pas l'intérêt et envoyant machinalement ses hommes à la boucherie parce que c'est ainsi que sont les choses.

Leone nous dépeint l'Amérique comme un territoire intrinsèquement violent, le contexte est violent et les hommes qui y survivent (point de femmes à l'horizon, ou alors c'est pour se prendre des baffes) ne font que répondre à cet environnement. Certains s'en amusent (Le bon qui tourne en dérision une exécution publique), d'autres en jouissent (Le manchot qui tient Tuco à sa merci) et certains l'ont accepté et s'en accommode sans problèmes (voir l'hallucinante introduction consacrée à la brute). C'est la nature sauvage même des hommes et d'une nation (puisque la violence s'est infiltrée dans la justice avec les pendaisons spectacle, qu'elle est encouragée via les chasseurs de primes et que les individus s'entretuent sans que personne ne sache pourquoi) qui est ici mise en relief.
Ainsi la mort devient un personnage comme les autres, qui habite tous les personnages et les lient entre eux de façon implacable... on pourra souligner à ce titre que l'amorce de la quête du trésor est donnée par un homme mourant...
Et comme tout bon personnage, la mort se doit d'être mise en scène...

-Sad Hill

Plutôt que de s'étaler sur l'ensemble du film, le mieux pour parler de la mort au sein du "Bon, la Brute et le Truand" est de se focaliser sur le climax du film : toute la séquence au cimetière de Sad Hill... La simple ironie de placer la résolution de son film dans un cimetière confère au génie : toutes ces luttes, ces embûches, ce voyage, des espoirs pour finalement les mener inexorablement vers ce lieu, vers le territoire même des morts comme si, quelque soit la hargne que l'on met à se débattre, notre destin ne pouvait nous conduire qu'en ce lieu.

Symbole d'autant plus fort que la quête des personnage les entraînera vers l'un des dernier tabou moderne : la profanation... profanation motivée par l'appât du gain. Quand je disais que tout notion de morale était abandonnée dans ce film, ce n'était pas une image. On remarquera que seul Tuco s'en émeut,le rendant encore plus humain que ses deux compagnons décidément bien trop en phase avec le monde qui les entoure. Cette profanation est immédiatement suivie par le plus beau duel (enfin truel) au revolver jamais vu sur un écran ayant pour conséquence... la mort d'un personnage finissant directement dans une tombe vide... la boucle est donc bouclée.

Au delà de cette thématique mortifère étalée par ce long climax c'est tout l'art cinématographique de Sergio Leone qui s'épanouit dans cette séquence. Le mouvement de caméra ascendant lorsque Tuco découvre l'étendu du cimetière accompagné par l'entame du morceaux "The Ecstasy of Gold" ne peut que provoquer des frissons tant la précision du mouvement accompagne à la perfection les sentiments que l'on peut éprouver face à un tel spectacle et à la promesse qu'il contient (le trésor !!).
La suite ne fait qu'enfoncer le clou : la montée céleste de la voix de la soprano Edda Dell'Orso, le montage s'accélérant avec les plans circulaire à toute vitesse donnant le vertige au spectateur de même nature que celui qui accompagne Tuco alors qu'il touche au but. Sensation renforcée par l'arrêt brutal et quasiment inespérée de cette course folle.
Le morceau "The Ecstasy of Gold" est tellement puissant et colle tellement bien aux images qu'écouté à part il donne la chaire de poule. Cette symbiose parfaite entre l'image, le son et le contenu donne le vertige rien que d'y songer.

Puis arrive le duel, à trois donc, où Leone ne filme pour ainsi dire... rien, juste trois type qui attendent. Mais ce n'est pas ce que l'on voit qu'il filme, c'est ce que l'on ne voit pas, ce que l'ont ressent : La tension. Lorsque Leone filme une main on ne voit plus une main, on ressent ce que ressent l'homme au bout de celle-ci. Il rythme sa séquence, accompagnée de la partition parfaite de Morricone, afin de faire monter la tension au maximum, alternant les point de vue et les menaces (les regards puis les flingues), jouant sur l'alternance entre plans très serrés et plans de très grand ensemble pour donner une sensation de vertige et d'insécurité insoutenable.

Voir en alternance le regard froid d'Eastwood, celui perdu d'Ellie Wallach et celui se décomposant au fur et à mesure de Van Cleef suffit à provoquer une tension réelle dans nos petits muscle de spectateur... alors que l'on est pourtant assis confortablement dans un fauteuil. Le temps est étiré à n'en plus finir, les personnages et les spectateurs guettent le moindre mouvement, le moindre indice qui laisserait apercevoir l'issue fatale... Plus que du suspens, on étouffe littéralement sous la pression.
PAN ! en un éclair, les armes ont parlées et la mort a choisie. La brutalité de la coupure décuple la libération du spectateur.

-Vous avez le droit de pleurer de bonheur

Au delà de la maîtrise absolu du temps et de l'espace à laquelle on vient d'assister, Leone se permet d'impressionner façon "deuxième effet Kiss Cool" car le duel tant dramatisé était truqué ! Comme un tour de passe-passe pour montrer toute la puissance de son art. Véritable clin d'oeil sur l'utilisation des mécanisme narratif du cinéma, Leone nous rappelle que tout ceci n'est que du cinéma, que c'est truqué d'avance (Le bon retire les balles du truand comme un scénariste place des rebondissement opportuns) mais là n'est pas l'intérêt, l'intérêt est d'y croire quand même (Car en acceptant d'aller au cinéma on accepte de rentre dans un univers que l'on sait forcément reconstruit de toute pièce) et au delà de la beauté plastique époustouflante de la séquence c'est aussi ça que Sergio Leone nous rappelle.

Là où c'est d'autant plus fort c'est que même en sachant cela on marche à chaque fois dans la combine, la puissance de l'outil cinématographique entre ses mains est telle qu'on ne peut qu'à chaque fois ressentir cette tension, cette peur et ce bonheur infini.
Non content de nous avoir lessivé Leone remet une dernière couche avec la conclusion de son histoire accentuant encore l'ironie de la chose (la caméra qui vient superposer Tuco et la corde accrochée à l'arbre).
La perfection à un nom: Sad Hill

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