Saul Madness Returns : Les Coulisses de la Mort

Avis sur Le Fils de Saul

Avatar Shania Wolf - 火見子
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Je suis presque honteuse au moment de reconnaître qu’un film d’une telle force m’a laissée de marbre. Et cette culpabilité même rajoute à mon antipathie. Car si ce film sait par instants se montrer brillant et bouleversant, il y a bien une chose qui me fait horreur, et c’est de voir trop nettement les ficelles par lesquelles l’on tente de m’éteindre. Dans ce domaine, la vue subjective, c’est carrément une poutre : de bout en bout j’ai eu l’impression de regarder un Let’s Play d’un survival horror.

Damnation
C’est ainsi avec un amusement certain que je lis les commentaires comparant l’affiche à la jaquette de Watch Dogs : ils ne croient pas si bien dire en rapprochant le film d’un jeu vidéo. De bout en bout, on suivra les épaules de Saul avec une vue à la troisième personne dont l’étroitesse astreint à la nervosité. On ne rêve que de lancer un coup de souris sur le bord de l’écran pour mieux cerner notre environnement, mais le mouvement presque perpétuel du personnage nous entraîne avec lui dans une succession d’événements sur lesquels on n’a aucune prise.
Je comprends bien comment ces éléments de réalisation participent de l’étouffement et du malaise. Le cadre très réduit, qui coupe toute perspective ; cette caméra près du corps, presque haletante ; ces voix en hors-champ, dans des langues obscures et rarement sous-titrées : tout traduit la confusion, la précipitation, le ballotage. La survie est entièrement passive, elle consiste simplement à suivre ce fil tracé pour soi en attendant qu’il soit coupé sans sommation.
Et pourtant. Malgré l’efficacité décapante de ce procédé, il me rappelle les heures sombres du jeu vidéo. Ainsi, si je pouvais me plaindre de ce cadre extrêmement réduit mangé à moitié par le cou et les épaules de Saul, qu’en est-il quand la caméra pivote pour nous montrer son visage, nous laissant totalement aveugles à son environnement ? Il me rappelle ces jeux en 3D dont la caméra n’est pas contrôlée par le joueur et pivote toujours au moment le plus inopportun, pour rester coincée dans un angle improbable qui empêche de contrôler correctement le personnage (ô traumatisme de la course-poursuite dans les souterrains des Chevaliers de Baphomet 3 !)
Et ces voix qui s’infiltrent en permanence depuis le hors-champ, pour des phrases que l’on ne comprend pas et qui semblent donc parfaitement répétitives, n’est-ce pas là ces répliques qu’on nous sert en boucle pour rendre l’environnement de jeu plus vivant, mais dont l’artificialité ne s’impose que plus crûment lorsque l’on entend pour la 15ième fois « Je sais pas ce qu'il a bu, mais j'y gouterais bien ». Au bout d’un moment, alors que l’étau de la caméra se resserre de plus en plus autour de Saul, un vague écho s’est réveillé en moi : celui d’un personnage devenu à moitié fou, qui se parle à lui-même et entend des voix… Qui était-ce, déjà ? Isaac Clarke ? Alan Wake ? Alice Liddell ? Non, impossible de mettre le doigt dessus…
Pourtant, les couloirs qui se ressemblent tous, ces murs glauques à l’éclairage chiche, ces instructions qu’il faut suivre sans les comprendre et qui nous amènent à toujours plus de visions d’horreur… L’omniprésence des cris, la sensation, simplement, de se trouver dans les coulisses de la mort, le doute n’est plus permis : si l’on est là dans un jeu vidéo, c’est bien un survival horror. J’ai ainsi l’impression d’être bloquée en pleine séquence introductive, tournant en rond encore et encore sans saisir ce que je dois accomplir pour débloquer la suite (ô traumatisme du début d’Amnesia : The Dark Descent dont je n’ai jamais trouvé l’issue !).

Rédemption
En dépit de ce choix aventureux de réalisation, il faut admettre qu’il y a des éléments profondément bouleversants dans Le Fils de Saul. Outre quelques scènes à l’horreur certaine mais prévisible, le désespoir de cet homme prêt à se raccrocher à n’importe quel fantasme ne peut que serrer le cœur. On poursuit ici son obsession de donner des obsèques décentes à son fils, mais à l’instant où son regard se pose sur l’enfant mourant pour la première fois, ses émotions restent indéchiffrables, ambigües, au point de se demander s’il s’agit là véritablement de son fils ou simplement du premier radeau auquel son esprit a réussi à se raccrocher dans l’océan déchaîné de sa perdition. Mais ce doute importe-t-il seulement ?
Au-delà, il y a la volonté hautement formelle de l’enterrement religieux, comme ultime revendication de dignité dans un chaos où elle semble pourtant totalement superflue, pire : risquée. La religion comme un baume pour panser les blessures de l’âme. C’est ainsi que Saul protégera désespérément le « rabbin », ce personnage qu’une inconnue lui a indiqué dans la débâcle, et dont il ne sait rien, avec qui il n’a pas échangé un seul mot et qui pourrait tout aussi bien être un imposteur… Là encore, aucune importance : c’est le symbole qui brille haut et fort, auquel Saul peut s’agripper, plus qu’à sa vie elle-même.
Saul, celui qui a « abandonné les vivants pour les morts », sans doute parce qu’à un certain stade, même l’espoir de vivre a perdu tout éclat, et qu’il faut bien fixer son esprit sur un point précis, une obsession, pour l’empêcher de fuir et de devenir fou. Cette pensée qui tourne en boucle, qui fait disparaître tout le reste au point de réduire l’univers à l’espace du crâne dans lequel se joue le combat trouve finalement parfaitement écho dans la réalisation… Encore une fois, si seulement le procédé n’avait pas été aussi lourd…
Je me dois aussi d'admettre que dès les premières images, j’ai été submergée, happée par une vague d’une force extraordinaire : l’épuisement. J’ai donc passé la bonne moitié du film à lutter à grands coups de griffures, mordillements et pincements contre l’inéluctable, et ait été incapable d’arrêter cet état hallucinatoire de demi-sommeil, où je me suis retrouvée à jouer une partie de Carcassonne avec les Sonderkommando… Difficile, il est sûr, de vraiment apprécier le film dans ces conditions, mais toute mon énergie était déjà dilapidée dans l’effort de suivre la caméra.

En somme, l’exploitation systématique d’une idée pourtant brillante lui donne trop de lourdeur. Si la théorie est irréprochable, en pratique, il est difficile de rester accroché à ces plans tous semblables. Ce serait peut-être passé si le sujet lui-même n’était pas aussi pesant, et qu’il s’était s’agit là d’une manie de réalisation pour laquelle on pouvait se prendre d’affection en la taxant d’originalité ou d’expérimentation. Mais face à un sujet qui nous investit d’un devoir moral, je ne peux chasser tout à fait le sentiment que l’on a forcé délibérément le trait. Et je n’ai jamais vraiment aimé qu’on me suggère quoi penser…

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