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Le Lieu du crime par Zogarok

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En 1981, le cinéma de Téchiné (Ma saison préférée, Les témoins) se transforme grâce à sa rencontre avec Catherine Deneuve (pour Hôtel des Amériques). Elle devient son actrice fétiche, voire son égérie après avoir été celle de Demy (Les parapluies de Cherbourg) et Truffaut (La Sirène du Mississippi). Surtout elle l'amène à envisager autrement ses ressources humaines et à libérer ses manières. Le glacis chic grandiloquent laisse la place aux effusions, à l'intensité et à un semblant d’irrationalité. Les deux opus à venir sont les plus édifiants, avec des prises de risques payantes, malgré un rythme et une contenance parfois aléatoires : Rendez-vous est un bal assassin, ivre de ses tourments ; Le Lieu du crime une aventure d'un romantisme exacerbé. Avec des tendances glauques, mais du glauque tranquille, celles d'un Almodovar français. C'est aussi un film sur la création d'une identité, de défis, d'une histoire, pour un garçon malade de ne pas faire entendre sa voix et de se sentir de trop.

À quatorze ans, Thomas est en plein décrochage, le premier perçu par tous étant scolaire. L'éloignement de papa amplifie la donne ; en même temps il est déjà bien trop tard pour un rapprochement, d'ailleurs ce père interprété par Victor Lanoux débite en effet une majorité de « conneries » insipides. Sa famille est aisée mais éclatée, ses parents séparés ; sa mère (Lili/Deneuve) a tourné le dos à la vie et s'en remet, plus par devoir et par défaut que par conviction, mais pourtant avec soin, à l'éducation de son fils. Au fond elle reste absorbée par sa propre mélancolie et fait porter ce double poids sur l'enfant : il n'est coupable de rien, mais c'est comme s'il avait grignoté son bonheur. Thomas revendique une vérité émotionnelle, la sienne et celle de son entourage ; parce que personne ne le relève ni ne l'entend, parce que l'insolence et les démonstrations sont vaines, il trouve le salut dans l'imagination et la déformation. De cette manière il gagne un renfort, accède à l'évasion, entre dans la vie avec violence.

Cette émancipation sauvage le dépasse bien vite et il se retrouve emporté par des courants et des dangers qu'il se contentait sûrement peu de temps auparavant de rêver sans s'y accrocher. Cette fougue emporte aussi sa mère ; c'est à ce moment, où son fardeau chéri ne tient plus en place, qu'elle cède aux appels de la passion. Prête à tout même à compromettre son rôle de mère, elle considère pourtant encore son fils comme la seule bouée pour laquelle elle ait de l'estime et se sente une dette, un attachement positif. Finalement la folie de maman mène à l'équilibre de Thomas, le force à mettre de la raison dans ses errances et ses courses à l'extase. Entretenant elle-même un rapport décalé à sa propre mère (garante de la vertu et d'un certain 'allant', interprétée par Danielle Darrieux), elle s'éprend d'un perdu quitte à tout cramer, se jette dans tous les pièges avec assurance. Jusqu'à trouver la sérénité, comme une madone revêche, comblée par sa destinée tragique, rassasiée par ses sacrifices et ses foucades scabreuses.

Avec ce film Téchiné semble dire beaucoup sur sa vie intérieure et ses obsessions les plus absurdes, rebelles à la mise en boîte, intuitives et racontables plus que définissables. Le tournage est d'ailleurs une occasion de revenir dans le sud-Ouest de la France, où il a passé toute la première partie de son existence. Rétrospectivement ce Lieu du crime apparaîtra comme une espèce de source, mais pas tant sur des questions de style (comme le sont Hôtel et Rendez-vous) ; plutôt la source un peu magique d'une âme, où un être commençait à tout construire sur des ruines et des reliques adorées mais épuisées. Cet opus est loin d'être cristallin mais tous ses non-dits et ses oublis s'éclairent dans ses successeurs, pendant qu'eux trouveront ancrage dans cette caverne flambante. J'embrasse pas sera une nouvelle reconquête des fantasmes et du réel, avec son petit provincial (très différent, un peu fauve pleureur) s'enfuyant concrètement cette fois, en montant à Paris. Puis Les roseaux sauvages (en partie autobiographique) apparaît comme un correctif, la prise de conscience globale, plus terrienne et 'honnête', suivant le relatif délire. Ces considérations mises à part, Le Lieu du crime reste un voyage insolite et "plein", dégoulinant d'une sorte d'auto-indulgence triomphante. Les tensions y sont si extrêmes qu'elles n'ont jamais besoin d'être nommées (la façon dont Thomas poursuit ses oppresseurs et ses sauveurs est éloquente).

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