Il laboure la rizière sur mon dos

Avis sur Le Papier ne peut pas envelopper la braise

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Il n’y a certainement personne de plus conscient de la domination et de l’injustice que l’esclave sexuel, à l’extrême fin de la pyramide sociale, écrasé sous tous les types de violence imaginables : sociale, économique, physique, sexuelle...

A Phnom Penh, au Cambodge, des filles débarquent à la capitale naïves, souvent abandonnées et sans ressource. Là, elles sont repérées par des rabatteurs qui les vendent à des maquerelles. Elles finissent prisonnières et font gagner des milliers de dollars à leurs exploitants qui leur laissent à peine de quoi se nourrir. Au fil des années, pour soutenir leur famille et se garder en vie, elles finissent même souvent par contracter une dette auprès de leurs maitres.

« Le Papier ne peut pas envelopper la braise » est un film extrêmement difficile, une œuvre morbide à la détresse et au désespoir total. A aucun moment, pourtant, Rithy Panh ne filme de passe ou de clients. Le lieu quasi unique de son film est un building blanc, où errent les prostituées le jour, en attendant les passes du soir. Dans ce bâtiment vide et délabré, des dizaines de corps inertes jonchent le sol. Régulièrement, les filles sortent de leur léthargie pour se droguer. Parfois, elles discutent, échangent des réflexions sur leur existence. Leurs paroles oscillent entre poésie et philosophie. L’horreur de ce que perçoit le spectateur, pourtant totalement épargné des images de violence elles-mêmes, le renvoie à une réalité fondamentale, à la première des inégalités : la naissance.

« Seuls les destins diffèrent. C’est pour ça que je dis : ne méprisez pas les putains, ne leur jetez pas la pierre. La fille d’un autre et la vôtre se ressemblent ». Aux yeux des clients, ces prostituées ne sont pas des êtres humains, elles sont des objets malléables, des exutoires aux pulsions les plus destructrices. Le corps des femmes est en souffrance permanente : violentées sexuellement, tabassées, ces esclaves sont régulièrement mises enceintes et doivent supporter dans la douleur les multiples avortements qui les mutilent. La seule échappatoire est le rêve. Sur les murs du building, des photos de mannequins souriantes. Certaines s’imaginent un jour sauvées par un vieil homme riche, pris d’amour pour elle. D’autres rêvent éveillées et s’imaginent ce qu’elles auraient pu être si elles étaient nées dans une famille de notables.

Évidemment, pour la plupart, il n’existe aucune issue. Elles mourront de maladie, du sida, dans l’indifférence générale, méprisées par leur propre famille. Dans le building blanc, elles se perdent dans le chant, la poésie et le dessin. Leurs souffrances semblent bien peu de chose à certains de leurs ainés, qui ont connu les massacres et les camps de khmers rouges. Aucune génération n’a connu autre chose que la douleur.

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