A History of Violence

Avis sur Le Roi

Avatar Vincent Rigaud
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Nombreux sont les cinéastes d'exception qui depuis quelque temps réalisent leurs projets pour le compte de Netflix. Après Duncan Jones (Mute), Brad Anderson (Fractured), Steven Soderbergh (The Laundraumat) et Martin Scorsese (The Irishman), c'est David Michôd qui s'y colle. Il faut dire que face à un cinéma hollywoodien qui ne jure presque plus que par les comics books movies et les débilités fastandfuriesques, les cinéastes les plus intègres qui refusent de plier face à cette mode n'ont d'autres choix que de prendre leur retraite (Verhoeven, De Palma, Carpenter) ou de se tourner vers le financement de plate-formes de streaming pour que leurs projets aient une chance de se concrétiser à l'écran, grand ou petit.

Issu du cinéma australien, réalisateur des très remarqués Animal Kingdom et The Rover, David Michôd opte donc pour le financement by Netflix pour réaliser une fresque médiévale d'envergure, adaptée des pièces Henry IV et Henry V de Shakespeare et qui revient, sous un angle romancé, sur les débuts de règne d'Henry V d'Angleterre. Pour se faire, le cinéaste s'associe comme de coutume avec son ami Joel Edgerton (acteur, scénariste et producteur) et compose son casting de têtes plus ou moins reconnaissables (Sean Harris, Lily-Rose Depp, Tom Glynn-Carney) dont certains (Edgerton, Ben Mendehlson et Robert Pattinson) avaient déjà auparavant travaillé avec le cinéaste. Dans le rôle-titre, le frêle Timothée Chalamet (Interstellar, Call me by your name) fait preuve d'une présence étonnante, composant un personnage ambivalent et pétri de contradictions, entre indolence résignée et hargne éclatante. Son Henry V nous est d'abord présenté comme un prince démissionnaire, retiré de la vie de cour et lui préférant une vie de débauche car dégoûté par la politique de guerre menée par son père, le roi Henry IV. A la mort de celui-ci, et après celle de son frère, Hal (le futur Henry V) doit donc reprendre la couronne tout en se jurant de réinstaurer la paix dans son royaume. Une paix fragile qui volera en éclat à la suite d'une succession de provocations du roi de France, Charles VI, lesquelles pousseront les conseillers du jeune souverain anglais à déclarer la guerre au royaume d'outre-Manche. Peu confiant en sa cour, dont il sait que bon nombre de membres le portent peu en estime et tentent de l'influencer, le jeune roi se tourne alors vers son seul ami, Sir John Falstaff, afin qu'il le conseille tout le long du conflit.

On a dit ici et là que le film de Michôd ne collait en rien aux faits historiques et que, trop romancé, il démolissait toutes les études menées sur le règne d'Henry V d'Angleterre. Il faudra expliquer à ces critiques que toute oeuvre cinématographique reste par définition romancée et que chacune d'elle, pour les besoins de leurs scénarios, s'autorisent plus ou moins de libertés dans la retranscription des faits. Un film, tout comme une pièce de théâtre, est une oeuvre d'art par essence et n'a pas pour vocation de se présenter comme un documentaire, il s'agit surtout pour les cinéastes de raconter une histoire par le biais du langage cinématographique et de faire passer à travers elle la vision d'un réalisateur. Soit tout ce que fait Michôd avec Le Roi. Donc peu importe ici la réalité historique, et le fait qu'Henry V était en fait le plus sombre des connards, Le Roi n'est pas un livre d'histoire mais une oeuvre véritable, formidablement filmée. Certains plans, de toute beauté, font penser à des tableaux de Vermeer et confirment, s'il en est, le talent de formaliste de Michôd. Mais loin de privilégier la forme, le cinéaste mène ici surtout une réflexion sur les mécanismes de la violence et la transformation qu'elle peut opérer chez ceux qui pourtant la réprouvent.

Hal, futur Henry V, est ici tout d'abord révolté par la politique de guerre de son père. Animé d'un sens moral remarquable, il préfère risquer sa propre vie que celle de ses guerriers, allant jusqu'à proposer un duel d'homme à homme pour éviter les pertes humaines sur le champ de bataille. Son accession au trône ne lui évitera pourtant pas les pièges de la diplomatie politique et le jeune homme se verra contraint de mener son pays au conflit pour défendre, contre toute attente, son propre honneur. Le film explorera alors les rouages de cette politique guerrière à travers le portrait contradictoire de son protagoniste-éponyme. Pacifiste et idéaliste, Henry V se verra ainsi peu à peu transformé par la violence, jusqu'à devenir un chef de guerre cruel et impitoyable, aux accès de rage dévastatrice (voir toutes les mises à morts qui entachent son début de règne).
Mais Michôd ne s'intéressera pas seulement à lui. Son Roi n'est que l'illustration de la corruption de l'âme par la guerre, elle résonne avec plusieurs autres trajectoires dans le film. Nombre de personnages secondaires servent ici le propos du réalisateur, que ce soit le jeune Percy, chevalier empathique ouvrant le film (dans cette superbe scène qui le voit errer, triste vainqueur, sur le champ de bataille), ou ce dauphin français Louis de Guyenne (Pattinson, toujours excellent à contre-emploi), aussi couard qu'imbécile et parfait opposé d'Henry V, mais aussi et surtout, le personnage de Sir John, chevalier fatigué et conseiller de guerre démissionnaire, dont le seul véritable conseil le mènera au trépas tout en assurant la victoire à son roi. Un chevalier longtemps présenté comme un guerrier habitué à donner la mort mais qui reste pourtant le personnage de loin le plus raisonnable et positif du métrage. Le plan le montrant prisonnier d'une mêlée humaine, littéralement dévoré par la bataille, et jetant un regard désespéré sur l'amas de corps en lutte qui l'entoure (évoquant pour beaucoup un plan célèbre de GoT), reste d'ailleurs une des images les plus fortes d'un film qui en recèle bien d'autres.

A l'image du crasseux La Chair et le sang et du terrible Black Death, The King offre une vision noire et sans concession de l'époque médiévale. Il donne un aperçu des conditions de vie cauchemardesques de ce temps, entre misère, ennui, maladie et obscurantisme. Michôd n'en exclut pas pour autant le point de vue moral et empathique de ses protagonistes. Ici chaque guerrier s'apprêtant à donner la mort le fait en réalisant toute l'amoralité de l'acte, chaque individu partant à la guerre le fait en sachant qu'il va y mourir. Seuls les comploteurs et les fourbes représentants du clergé, cupides et pédants, y font preuve d'égoïsme. En critique sévère et réaliste de la barbarie humaine, The King sacrifie ainsi beaucoup de l'humanité de ses personnages pour mieux mettre à l'index, en fin de métrage, toute la vanité de la guerre et la corruption du pouvoir. C'est là, tout le mérite du film de Michôd qui, même s'il n'évite pas quelques écueils, offre au public cinéphile (et pas forcément historien) un des films les plus importants de son genre.

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