"Jalsaghar"

Avis sur Le Salon de musique

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Le salon de musique : film-poème adapté d'un conte-indien, munificence d'un monde qui se meurt, somptueuse méditation sur l'inéluctabilité de la mort, à travers le portrait complexe et ambigu d'un aristocrate ruiné, épris à la folie de musique classique traditionnelle.

Seul, sur la terrasse d'un palais au bord du délabrement, dont on devine la splendeur passée, avant que des crues monstrueuses n'emportent le jardin qui reliait la villa à la mer, silhouette massive affalée dans un vaste fauteuil, le maître des lieux embrasse d'un regard vide, l'étendue ravinée qui s'étend à perte de vue, toute la puissance du film concentrée dans ce premier plan : visage lourd qui en impose, noyé d'une tristesse sourde et bouleversante, que vient ranimer, fugitivement, le son du shana, (hautbois indien rustique).

Au Bengale, dans les années 20, le vieux "zamindar" abîmé dans son rêve et sa mélancolie, se souvient : le salon de musique, brillant de mille feux, à l'image du chandelier prestigieux importé d'Angleterre, signe éclatant de richesse et de distinction chez tout maharadjah, il entend encore la musique hindoustanie, se remémore cette passion dévorante transmise à son fils unique, Kokha, sa fierté et la chair de sa chair, en ce premier concert "d'Initiation" donné en son honneur.

Mais sa vie s'est arrêtée brutalement un soir d'orage, lorsque son fidèle Ananta lui rapporte le corps inanimé du jeune garçon, victime, avec sa mère, des inondations qui ont ravagé la région, détruisant une partie de ses terres.
Biswambar Roy, désormais, se réfugie dans l'oubli bienheureux que procure le narguilé, reclus dans son palais, ayant perdu tout lien avec la société en mutation, que seule lui renvoie l'image grossière et inculte de son voisin, Ganguli, vulgaire usurier, qui n'a de cesse d'étaler complaisamment sa richesse de parvenu dans cet ilôt d'un autre monde auquel, lui, n'aura jamais accès.
Et c'est pourtant ce paysan enrichi, mû par l'envie et le vain désir d'imitation, qui va réveiller chez l'homme brisé mais fier, sa folle passion, lui permettant d'assouvir, dans un ultime sursaut, cet immense orgueil et le narcissisme de caste et de classe auxquels il s'était adonné jusque-là : Biswambhar rouvrira le salon de musique laissé à l'abandon depuis quatre ans.

Conflits de classe, problèmes sociaux et politiques ne sont là que comme toile de fond, mettant d'autant plus en lumière les drames intimes qui constituent l'essentiel de cette peinture, représentés par deux hommes, incarnant, l'un, sans humilité, mais avec grandeur et nostalgie, une aristocratie finissante qui appartient déjà au passé, et l'autre, cette bourgeoisie montante et sans-gêne que se plaît à caricaturer le réalisateur, fasciné et attendri par Roy : à lui Tufan, "la tempête", le fringant cheval blanc, et le majestueux éléphant, qui perpétuent avec élégance et raffinement un mode de vie ancestral, à Ganguli le camion, la machine et le moteur, signes des temps nouveaux.

L'ultime récital revêtira un faste sans égal, dans un salon de musique ayant retrouvé son lustre et son éclat d'antan, véritable coeur du palais, qui va battre une dernière fois, plus fort encore, au milieu des convives choyés et conquis, tandis que la musique de Vilayat Khan, rythmant les gestes et les pas gracieux de Roshan Kumari, la danseuse de Kathak, redonne au vieil aristocrate sa grandeur et son prestige au sein du village.

Travail d'esthète, ce film est une ode au cinéma, un geste d'amour et de respect que Satyajit Ray offre à son public, dans une mise en scène simple à base de symboles universels compréhensibles par tous, dans un Noir et Blanc qui intensifie et sublime chaque scène, Biswas Chhabi insufflant à son personnage une humanité que ne dément pas son orgueil démesuré, ce qui nous le rend suprêmement attachant.

Quelle puissance émane de la scène où Ganguli, à la fin du concert, s'apprêtant à jeter négligemment quelques pièces à la danseuse, se voit arrêté dans son élan par la canne de Roy qui s'abat sur son bras, tandis que toisant son rival, être primaire et totalement inculte en la matière, l'hôte, dans ce qui sera son ultime offrande, déclare avec superbe :

le premier don est pour moi !"

Une rédemption par la musique et un retour à la vie, avant de s'éteindre définitivement.

Kurosawa disait :

Ne pas avoir vu les films de Ray, c'est comme avoir vécu sous terre sans avoir jamais aperçu la lune et le soleil."

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