La théorie de l'acteur rationnel

Avis sur Le Trésor de la Sierra Madre

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Trois américains, Dobbs (Humphrey Bogart), Curtin (Tim Holt) et Howard (Walter Huston) s'aventurent au Mexique pour y chercher de l'or. C'est le départ d'un grand film d'aventures, d'un film que l'on retient pour ses péripéties, ses retournements de situation, ses périples et fusillades. Mais pas seulement. The Treasure of the Sierra Madre est également un film puissamment dialogué, qui fait s'affronter les hommes non seulement sur le terrain de la force, mais surtout sur celui de la persuasion rhétorique et logique.

On relève tout d'abord dans ce film une qualité rare, celle de l'effet d'authenticité. Walter Huston, Tim Holt et Humphrey Bogart incarnent des sans-le-sou, des sans-culottes, et leur jeu ne donne jamais l'impression du faux, du chiqué. Ils sont aussi crédibles dans leurs compositions, leur gestuelle et leur phrasé qu'ont pu l'être des acteurs comme Gabin ou Raimu dans les films français populaires de la grande époque.

Dans ce film de John Huston, pas de grands sentiments, pas d'esprit chevaleresque ni de coup d'éclat. Ce n'est pas la haine ou le courage qui anime les hommes mais une capacité de calcul, au service d'une intelligence de la survie. Ainsi, quand on s'interroge sur le bien fondé de tuer un homme, ce n'est pas selon des valeurs ou états d'âme, mais sur l'intérêt du geste. Pour autant, le trio formé n'est pas fade et prévisible comme un circuit électrique. Huston a placé Humphrey Bogart dans un rôle intéressant. Lui qui a si souvent incarné des good guys, des justiciers en imper ; le voici plongé dans un rôle autrement plus subtil et ténébreux, celui d'un homme pas franchement mauvais, mais éreinté par une fatigue paranoïaque. Et c'est bien cette paranoïa, ce soupçon récurrent qui alimente la vie du groupe qui fait le piment de la « théorie des jeux » ici déployée, comme l'en atteste la truculente et mémorable scène nocturne où chacun des protagonistes se réveille et, constatant l'un de ses collègues parti, s'en va à sa recherche plein d'inquiétudes et de suspicion. Au final, les menaces extérieures (bandits, armée, opportunistes) sont bien maigres dans cette aventure avant tout intérieure, où chacun doit chaque jour s'assurer de la solidité de son partenariat.

Les trois acteurs principaux du film sont au sommet, mais John Huston a réservé à Walter – son père – un rôle fondamental, le « old timer » étant l'âme du film. Le vieux sage annonce tout d'abord prophétiquement l'issue de l'aventure dès son apparition à l'écran, puis, lors des turpitudes soupçonneuses qui ébranlent le trio, pousse à la raison et au calcul rationnel, que nous venons de détailler. A la fin du film, telle une caution morale, le vieil Howard conclue à la vanité châtiée et nous montre la voie du rebond là où l'on anticipait que désespoir. On est loin du happy end moralisateur cher à Hollywood, qui aime à voir les hors-la-lois châtiés et l'ordre traditionnel restauré.

The Treasure of the Sierra Madre est un film puissamment profond, qui s'interroge sur la vie et l'opulence, en questionnant notamment directement la valeur de l'or que notre trio s'échine à trouver. Pour Curtin et Howard, l'or n'a de valeur qu'instrumentale : elle leur permettra de construire un projet, de choisir une vie. A l'opposé, Dobbs n'y voit qu'une source de jouissance, source qui finira irrémédiablement par se tarir et qui le condamnera perpétuellement à une course sans fin. Pour autant, aucun des personnages ne peut être diabolisé, aucun n'a jamais la maîtrise « sur l'or ». Si Curtin peut paraître moins possédé, on le voit cependant lui aussi hésiter à sauver Dobbs lors de l'accident de la mine, ce qui laisse imaginer ses calculs. Le vieil Howard ne se déclare pas plus vertueux, simplement averti par l'expérience, poli par l'âge. Howard, conscience du film, déclare d'ailleurs souvent l'impuissance de l'homme face à sa propre folie dans sa quête de richesse.

Alors qu'à l'époque (et encore aujourd'hui), le genre d'aventure était très souvent teinté d'un exotisme infantile et rassurant, John Huston a donné à son œuvre une réelle rugosité. Le réalisateur a souvent insisté sur le fait que son film était l'un des premiers à avoir été réalisé en dehors des Etats-Unis. Les décors naturels ont une importance dans la réussite esthétique et l'intemporalité du film.

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39 apprécient · 3 n'apprécient pas

gallu a ajouté ce film à 1 liste Le Trésor de la Sierra Madre

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    Cover J'aime pas le western...

    J'aime pas le western...

    ... mais ces films là, si. Sûrement parce que pour la plupart ce n'en sont pas vraiment. Liste à compléter au fur et à mesure...

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