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"L'âme ne se rend pas au désespoir sans avoir épuisé toutes les illusions"*

Avis sur Les Misérables

Avatar SmileShaw
Critique publiée par le

Au sortir du visionnage des Misérables, le rapprochement avec la Haine de Kassovitz est inévitable.
25 ans déjà que Kasso dressait un état des lieux des banlieues, suivant une poignée de ses habitants dans ce qui fait leur quotidien, entre deux altercations avec une bande rivale et quelques flics revêches : rien.
La Haine, film choc, alertait l’opinion et les politiques sur l’urgence de décisions à prendre pour améliorer la situation et la vie de cette population laissée pour compte.
En 2019, le constat est amer : rien n’a changé et les Misérables le démontre en 1h40. Son réalisateur, Ladj Ly, issu de la cité des Bosquets, à Montfermeil, où prend place son long-métrage, et donc bien plus légitime que ce bon vieux Mathieu pour en parler (selon certains rabat-joies, je précise), choisit le réalisme pur et dur, caméra à l’épaule à bien des occasions, là où son prédécesseur misait sur un esthétisme léché.

Cette fois, c’est la police qui est « à l’honneur ». Trois brigadiers de la BAC tourne dans la cité, à l’affût. Entre provocations, conversations badines, interventions musclées, coups de gueule et vannes foireuses, la nouvelle recrue fraichement débarquée de Cherbourg (excellent Damien Bonnard) sert de prétexte à un état des lieux, un chouia didactique mais bien amené, sur la cité, son fonctionnement et ses codes.

Il y a bel et bien de la Haine dans ce film, oui, à n’en pas douter, mais aussi et surtout de The Shield, fantastique série policière made in FX.
The Shield, c’est Los Angeles, c’est début 2000’s, c’est une brigade de ripoux (rien à voir avec le film de Ly), mais ce sont surtout des flics qui ont compris le microcosme dans lequel ils évoluent au quotidien et qui s’y adaptent.
A L.A. ou à Montfermeil, ce sont les mêmes règles, les mêmes alliances, les mêmes petits arrangements entre ennemis : les bandes rivales qui s’affrontent, se chapardent et jouent à ceux qui aboieront le plus fort ; les chefs de quartier, autoproclamés, qui voient tout, savent tout, et s’allient à tous, pour le bien des habitants, ou pour leur bien à eux ; les fortes têtes qui s’arrangent de la situation et en tirent profit pour faire du business ; les enfants qui trainent, jouant dans les cartons, à la luge ou aux guetteurs ; les religieux, qui tentent de faire le bien à coups de sermons ; et la BAC donc, provocatrice ou à l’écoute, à la gestion bancale ou totalement dépassée par les évènements, informée par les uns pour faire tomber les autres.

Les Misérables ne juge pas, ne pointe pas du doigt, n’accuse ni ne dénonce. Le film constate mais ne désigne personne. Inutile de le faire.
Je ne suis pas adepte des cinéastes donneurs de leçon, qui prennent position et se sentent le devoir de te prendre par la main pour t’indiquer à toi, pauvre spectateur imbécile, ce que tu dois penser. Ça tombe bien.
1h40 suffisent à Ladj Ly pour nous présenter l’immense complexité de ces quartiers, où personne n’est vraiment coupable ou innocent, où chacun tente de passer sa journée, l’une après l’autre, où l’on comprend pertinemment que, quelles que soient nos motivations, nos convictions et notre force de caractère, on sera dans l’obligation de s’adapter, posant un voile sur certains de nos principes.
Et pourtant, il faudrait parfois des sous-titres ou une explication de texte pour certains car les Misérables n’échappe pas à l’incompréhension et aux raccourcis. Anti-flic, pro-islam radical, pro-racailles …
J’ai parfois (souvent) mal à ma France.
Rien de tout cela ici.
Juste un film pro-humain. Avec en ligne de mire l’idée que quand l’Humain veut, il peut.

Tout comme The Shield te remue dans tes a priori et tes certitudes, le film de Ly bouleverse. Emeut. Trouble. Pour une raison très simple : l’avenir est sombre. Noir. Et semble sans espoir (Johnny n’aurait pas mieux dit).
Et ce plan ultime, muet et prodigieux de douleur, résume à lui seul ce qui pêche, aujourd’hui, dans ces cités mais aussi un peu partout en France : le dialogue est rompu. La communication s’avère impossible. Et les responsabilités se sont perdues en chemin. Ce serait presque la faute à pas de chance, si on ne faisait pas l’effort de remonter aux origines du problème. Les œillères sont alors de mise.

Essayer de soigner des symptômes sans connaître le nom de la maladie apportera toujours de grosses déconvenues.
Soyons optimistes : un jour, le fautif reconnaîtra ses torts et ce sera le premier pas vers une réconciliation bénéfique et bienvenue.
Parait que Macron a été bouleversé et aurait décidé d’agir. En même temps, je décide de faire un régime chaque fois que je vois Bridget Jones et le lendemain, je tape dans les dragibus …

En attendant, la Haine a 25 ans.

  • Victor Hugo, Les Misérables
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