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Drame de la Servitude

Avis sur Les Vestiges du jour

Avatar Bernard-Blaise Posso
Critique publiée par le

Rarement, dans l'Histoire du Cinéma, autant de fils et de filles d'autant de Nations auront contribué à une oeuvre qui s'avérera grande, belle et singulière :

Kazuo Ishiguro, l'auteur du roman éponyme est d'origine Japonaise. Il vient d'obtenir, à 60 ans, le Nobel de Littérature 2017.
Anthony Hopkins, Britannique de naissance est devenu sujet américain après cette oeuvre. (1)
James Ivory, réalisateur, est américain.
Emma Thompson, actrice, est anglaise.
Ruth Prawer Jhabvala, scénariste est (était) juive allemande
Ismail Merchant, producteur est Indien.

Ce film, par la façon dont il organise sentiments et non-sentiments, intimisme et réflexion historique est un hommage non voilé au Cinéma de David Lean, grand Maître en la matière. Il disparaît en 1991 à la veille d'un tournage toujours retardé de ce qu'il pensait être le Sommet de sa carrière, malgré l'âge et la maladie : Nostromo d'après Conrad.
James Ivory, dans de rares confidences que nous avons trouvées aux Usa, a laissé entendre qu'en 1992, il avait réalisé l'entreprise "Remains of the day" avec Lean en tête, sans pouvoir l'égaler dans l'art exceptionnel de fondre les sentiments refoulés au sein de séquences spectaculaires.

Plus encore que les films précédents du duo Merchant-Ivory, les Vestiges du jour allait révéler ou confirmer, par sa poignante noblesse, sa hauteur de vue, sa simplicité radicale dans le traitement complexe du sentiment d'attachement dans le cortex humain, une place qu'une Critique bornée avait définie comme assez "juste" mais "académique".
Quoi de plus normal, pour ces gens-là, puisque le réalisateur américain a choisi de parler de l'Angleterre, terre connue pour son refoulement et son isolement, en traitant les sujets compliqués de façon simple ? Alors que la reconnaissance actuelle s'obtient en traitant les sujets simples de façon compliquée, comme on traiterait une armoire pleine de livres non-lus en polissant son vernis ?
Ce film allait finalement trancher la question : Jim Ivory rentrerait enfin dans la cour des Grands !

La "lumière" s'approprie la clarté du jour et sa fin.
La musique est toujours égale et pourtant accentue les contrastes.
Les dialogues sont d'une rare vérité.
Le montage exemplaire.

S'il est une façon de décrire l'art absolu et ridicule de rater sa vie, ce serait en faisant de son héros un majordome, telle est la leçon que nous donne Iguro dans son roman parfaitement respecté par le cinéaste et sa fort subtile scénariste.

Ce petit chef qui règne au sein d'autres serviteurs est l'emblème de la Servitude de tous dans la condition sociale contemporaine : ce film brillant allait parler à tout le monde.

Tel père, tel fils : Stevens fera engager son père, serviteur de longue date de l'aristocratie anglaise, puante et pédante, recroquevillée dans sa bulle qui prétend devenir un donneur de leçons aux terres étrangères qui attisent les vastes entreprises de la démolition du monde qui se prépare.
Stevens y voit plus clair que son patron, Lord Darlington qui, aveugle par essence et de"naissance" fricotera avec des forces politiques qui lui sont incommensurablement supérieures.
Car c'est un Serviteur, lui aussi, mais... à plus grande échelle.
Mais Stevens va se taire, c'est sa vocation.
Quand il sera interpellé par des notables, à la veille de la guerre, qui vont vouloir se prouver à quel point il est inutile de converser avec infiniment plus petit, ou encore faire la paix ou la guerre pour ce misérable échantillon de l'espèce humaine, Stevens répliquera par son anaphore favorite : "à mon plus grand regret je ne puis vous répondre".

Mais dès le début de son film, Ivory nous a mis dans une situation plus perceptible (et exaspérante pour le spectateur pétrifié devant une telle sottise) qui est la clé de l'histoire d'une faillite personnelle à l'échelon du majordome... et au notre, pour certains : sacrifier l'amour de sa vie pour cause de mutisme et d'aveuglement.
Miss Kenton, intendante, est l'interprète d'une condition féminine d'alors qui n'ose franchir le pas décisif pour affranchir le bonhomme.
Tout, absolument tout dans ce film, forme une constellation de malentendus, d'hésitations, d'incompréhensions qui finissent par précipiter les deux vies de nos héros dans la conclusion d'un abîme sentimental quand celles de Darlington le conduiront à sa chute.

Le film est construit entre deux époques de 20 ans d'écart : début des années 30 (20 dans le roman, petite ellipse narrative pour compresser l'action), début des années 50.
La "ballade"de Stevens qui ouvre notre histoire est celle d'un homme à la recherche d'une rédemption, à la quête d'un nouveau Service de la femme qu'il aime terriblement et secrètement depuis longtemps, une réhabilitation en quelque sorte que nous attendons avec impatience.
Les "flash-backs" savoureusement dosés sont bercés par un "music score" d'une rare élégance qui bercent l'attente du spectateur vers un dénouement heureux ... qui se réfugie ce spectateur dans l'espoir, épousant le rythme de celui qui enfin "conduit" la voiture et se décide à enfin conduire sa vie.
En vain, car une heureuse nouvelle pour miss Kenton devenue Mrs Ben... et bien malheureuse pour Stevens comme pour nous... achèvera la pathétique hardiesse du Retenu.

Avant cela, dans une scène exceptionnelle (qui réunit deux très grands acteurs), au coeur du film, nous voici dans le bureau de Stevens, qui sommeille, un livre à la main. La caméra en plan moyen le fixe. Elle "panote" légèrement à gauche pour introduire Miss Kenton puis reprend le pas de celle-ci à droite pour la laisser dérober le livre de son supérieur. Elle ose. Il se lève, se réfugie dans un coin, zoom très lent sur ces deux là... presque en gros plan... Vont-ils fusionner ? S'étreindre ? Dans un très gros plan sur le regard bleu de Stevens qui trahit sa passion et sa fatale rétention, nous voici devant une séquence si belle et si prenante qu'il est rigoureusement impossible pour nous de ne pas en avoir le coeur brisé.

Ce drame de la servitude trouvera sa presque-conclusion dans le regard de l'homme vieilli soudainement- plus encore que par l'effet du temps - et qui voit s'en aller l'autobus qui conduit, lui décidément, l'héroïne vers une destinée sans ce serviteur qui aura démoli son existence pour ne pas oser la construire.

Un film de telle qualité qu'il remplit notre mémoire pour 25 ans depuis son achèvement.

A Auréa, qui l'aime.
Bernie 07/10/2017

Addendum :
(1) Remerciements à Floris qui a corrigé une erreur sur la nationalité de Hopkins au moment du tournage.

Empruntons la langue Anglaise pour citer les collaborateurs de cette oeuvre :

Columbia pictures presents :
An Ismail-Merchant production of the 8 Oscars nominations 1993,
a James Ivory Picture
"The remains of the day"

Starring :
Anthony Hopkins : James Stevens
Emma Thompson : Miss Kenton

Co starring :
James Fox : Lord Darlington
Hugh Grant : Mr Cardinal
Christopher Reeve : Mr Lewis.

From the book of Kazuo Ishiguro
Music score by Richard Robbins
Director of photography: Tony Pierce-Roberts
Sound : Colin Miller
Edited by Andrew Marcus
Produced by Ismail Merchant
Coproduction : Mike Nichols
Directed by James Ivory

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