Chroniques de la domination

Avis sur Mais qu'est-ce qu'elles veulent ?

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L’orthodoxie marxiste est très critique du féminisme et de la lutte antiraciste qu’elle accuse d’avoir horizontalisé les luttes, détourné l’attention du peuple loin du combat contre les classes sociales dominantes. Cette critique s’applique d’autant plus efficacement aujourd’hui qu’un certain féminisme et qu’une certaine lutte antiraciste de pacotille, officiellement subventionnée, occupe les ondes et produit un semblant de critique qui a plus à voir avec le libéralisme libertaire, l’absolu de la jouissance individualiste. On appelle ces discours « féministe » et « antiraciste » alors qu’ils n’ont rien à voir avec les luttes sociales qui se sont déployées de la fin de la seconde guerre mondiale aux années soixante-dix. Lorsque Martin Luther King entreprit sa lutte pour les droits civiques, celle-ci déboucha, fin des années soixante, sur la cause des causes ; la lutte contre la pauvreté (dont les paranoïaques diront qu’elle a précipité son assassinat). Lorsque le MLF déploya en France sa critique féministe, il le fit dans une France prolétarienne, dans laquelle chaque couche de la société possédait dans son arsenal lexical les concepts de domination, de capitalisme et d’exploitation.

« Mais qu'est ce qu'elles veulent », premier film de Coline Serreau, est un témoignage de cette époque où la critique féministe n’avait pas encore été abstraite des rapports de force sociaux et aseptisée par la société du spectacle. Le documentaire part à la rencontre de plusieurs femmes, jeunes, veilles, ouvrières, paysannes, bourgeoises, mères... Toutes s’interrogent sur leurs conditions de vie. Toutes analysent le système de domination dans lequel elles évoluent : l’usine textile, la ferme, l’industrie pornographique, la religion. Chaque femme interviewée se situe à un très haut stade de murissement et de conscience, et est capable de développer une critique articulée de la domination. Loin d’entamer une guerre des sexes, le film donne la parole aux défenseurs du système en place : un patron d’usine délaissant l’épanouissement au travail de ses ouvrières pour poursuivre un impératif de productivité, une bourgeoise rétive quant à la libération sexuelle et au féminisme. Dans cette critique collective, l’analyse de la domination part de la division inégalitaire du travail pour avancer sur la « fausse » libération sexuelle, tandis qu’explose dans cette France des années soixante-dix le cinéma pornographique.

Seul bémol à cet excellent film, témoin d'une époque exceptionnellement fertile, qui a vu naitre le seul cinéma de critique sociale que l'on ait jamais connu dans notre pays (voir, à la même époque, "Avec le sang des autres" et le groupe Medvedkine), le fait que par moment, Serreau a trop brutalement réalisé son montage sonore, tronquant les conversations en juxtaposant des séquences rapides.

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