Le (quasi-)chef d'oeuvre de cette année, une figuration magistrale des conflits fondateurs de la civ

Avis sur Never Grow Old

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En voyant la bande annoncé de Never Grow Old, j'étais partagé entre mon désintérêt quasi total pour les Westerns dont je garde le souvenir d'œuvres assez superficielles, plus esthétiques que denses (pas taper, en fait j'en ai surtout vu en étant enfant, ensuite cela ne m' a pas particulièrement attiré, je ne porte pas de jugement arrêté sur le genre :p) et l'attraction irrésistible envers cette esthétiques crépusculaire et ce titre énigmatique. Au final, le film a dépassé mes espérances et s'est avéré être un petit chef d'œuvre certes assez sobre et reposant sur un inconscient collectif bien connu mais réalisant son propos avec une forme juste presque magistrale.

Car au fond, ce film n'est pas comme j'ai pu le lire un bête film de western classique avec la touche européenne comme un filtre seulement esthétique par dessus. Non, ce film n'est pas un film du méchant contre le gentil mais est en réalité un film de l'intégration de la violence primitive de l'être humain "bestial" qui a conquis sa survie et du doux appliquant des principes du pacte social encadré par des lois régissant le bien et le mal, faisant de son héros la page blanche qui va réconcilier les deux figures ambivalentes de l'ange et du démon.

Résident d'une petite communauté bigote tenue par la pasteur Pike, Emile, héros relativement peu affirmé et naviguant à vue, officie comme charpentier et croque mort du village (on commence d'office par le classique parallèle entre mort et création). Problème ? Il est Irlandais, donc il a dû travailler dur pour se faire accepter par cette communauté "civilisée" et "charitable". De plus, même si on protège femmes et enfants avec l'interdiction de l'alcool, de la prostitution, etc...eh bien ons e fait quand même royalement chier en plus de n'attirer personne et donc de grever l'économie locale...et personnelle.

Ainsi, comme la nature a horreur du vide, évidemment une joyeuse bande de hors la loi va venir s'installer en ville et reprendre le saloon abandonné. Comme le Satan débarquant en plein ciel, Dutch, chef de cette petite bande de marginaux, va répandre le péché dans la ville, la mort et l'opportunisme.
Et qui va s'en occuper ? Le héros bien sûr, le parfait américain en devenir.

Très manichéen tout ça, non ? Et c'est là que ma présentation rapide et volontairement occulte passe à côté de la vraie teneur du film qui est bien plus nuancé et juste qu'il n'y paraît. En effet, derrière sa structure proche du conte, Never Grow Old s'illustre comme une figuration puissance et juste du conflit fondateur de la civilisation entre la rationalité et la morale triomphantes d'une part, et des instincts irrationnels, de l'intérêt personnel et de la violence nécessaires à la survie d'autre part.
Si le pasteur Pike a tout du parfait samaritain, c'est aussi un type dont les idéaux sont à géométrie variable, sa charité ne s'appliquant pas à la veuve d'un ancien voleur assassiné par Dutch qui était la victime du vol ni aux indiens dont il souligne le massacre. En fait, il représente même les failles de l'opposition entre ceux deux forces en ce que son déni complet de sa part animale et instinctive qui amène à l'excès découlant de la frustration quand il décide finalement de brûler l'église dans un ultime acte de déni suicidaire : plutôt que de grandir au delà de l'idéaliste (hypocrite), il préfère tenter de brûler cette part avec lui-même.
De même, Dutch, a tout en apparence du grand méchant mais en même temps il est plutôt loyal à son propre code d'honneur. Payant ce qu'il doit, ne dépassant finalement pas totalement de la Loi officielle dans les premiers moments, ne faisant certes pas preuves de mansuétude mas n'en exigeant aussi aucune, acceptant la loi du plus fort et du talion même dirigés contre lui, il est finalement davantage une sorte d'incarnal froid et agnostique des pèches remontés à la surface dans une imagerie classique des contes fondés sur la résurgence des péchés.

Quelque part au milieu, tout à la fois marginal dans le contexte du proto-Etat américain et intégré par son respect du pacte social (dualité soulignée par Dutch, ce qui le pousse à l'apprécier et à l'envier tout à la fois, fascination qui débouchera sur la haine), Emile scellera l'acte de naissance d'une Nation par la violence, cochant également la critique nécessaire à toute production de ce type de la société américaine née du sang (mais ici étendue humblement à l'humanité toute entière dans son histoire cyclique), acte verbalisé par Dutch d'ailleurs, réconciliera du même coup la Raison derrière la pacte social à l'humanité primitive.

Comme préfiguration du dernier conflit à régler pour l'aboutissement de la civilisation, la réconciliation des sexes par cointégration, symbolisée par le fils du défunt mort en même temps que l'étape historique qu'il représente après avoir brûlé les deux extrêmes avec leurs propres armes, clôt ce film magistral qui a manque peut-être un petit peu de souffle pour être réellement un chef d'œuvre. Cependant, même s'il n'a pas ce moment intemporel qui scelle le destin d'un chef d'œuvre, il en a sa caractéristique la plus essentielle : la capacité à illustrer ces choses de la vie que l'on sait mais que l'on ne peut dire. Un très bon film qui ne mérite pas son bide ni même son image de simple Western. Une très bonne surprise pour ce que je croyais être un film vain simplement esthétique.

Bravo

Un commentaire plus détaillé, un peu plus poussif mais sous un angle plus analytique

https://lempiredesmots.com/2019/08/19/never-grow-old-figuration-saisissante-de-letre-humain-primitif/

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