Le déclin de l'"Empire" américain

Avis sur Nomadland

Avatar Jduvi
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Décrocher un Oscar, plusieurs Oscars même, avec un métrage qui ne comporte pratiquement aucun élément dramatique, voilà ce qu'on peut nommer une gageure. Ce type de projet, audacieux, refusant la facilité, a toujours spontanément ma sympathie. Dans The Rider, Chloé Zhao mettait en scène une situation dramatique : un jeune cavalier adepte du rodéo était contraint d'abandonner sa passion suite à un accident. Comme ici, Zhao faisait évoluer son héros au milieu de personnages réels, mêlant fiction et documentaire avec un art d'autant plus troublant que son interprète principal jouait, lui aussi, son propre rôle.

Ce qui change avec ce nouvel opus, c'est que l'héroïne est incarnée par une actrice connue, Frances McDormand, également productrice. On est loin, toutefois, de la star qui débarque sur le plateau nimbée de gardes du corps et de photographes accrédités. A la façon de l'auteure du livre dont le film est tiré, à la façon aussi d'une Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham, l'actrice s'est immergée dans ce monde de la route, où règne un esprit d'entraide et de camaraderie à rebours de l'individualisme triomphant. Un monde de gens ordinaires, ce qu'on pourrait nommer des "gens de peu". Il en ressort de beaux portraits : une femme atteinte d'un cancer qui cède tout ce qu'elle possède, une autre qui garde toujours le sourire, un gourou débonnaire qui parle vrai, un homme qui tombe amoureux d'elle sans jamais vraiment se déclarer, un jeune gars que Fern prend en affection, à partir d'un briquet.

Et puis Fern elle-même, "la fougère", filmée caméra à l'épaule, dans toutes les situations : quand elle mange, quand elle s'endort, quand elle défèque, quand elle regarde la photo de son Bo tant aimé disparu. C'est là que le film ne passionne pas toujours. Chloé Zhao y va sans doute un peu fort dans la complaisance autour de l'idée : "c'est formidable de renoncer à tout pour choisir cette vie-là". Mais, au fait, en quoi est-ce formidable, de laisser passer cet homme qui l'aime, cette soeur prête à l'accueillir ? Si ce n'est pour échapper à tout système ? Ce n'est même pas le cas, car Fern travaille dans un fast food ou, pire, chez Amazon (et Zhao a le bon goût de ne pas diaboliser ces scènes-là).

A moins que ce soit tout simplement par fidélité à son mari emporté par un cancer. Nomadland serait donc paradoxalement un film sur la fidélité. Prendre la route pour rester figée dans cette fidélité. L'idée est séduisante. Le métrage de Zhao montre aussi, bien sûr, le déclin de l'Empire américain : la ville, qui a perdu son code postal (!), n'est plus qu'un champ de ruines suite à la crise de 2008. Le dinosaure géant se dresse comme un vestige, tel la ville d'Empire tout entière. Dans ce monde, les pionniers qui firent la gloire de l'Amérique ont fait place à des gens qui n'ont plus de toit. Ils ne cherchent plus l'eldorado comme dans Les raisins de la colère, mais simplement à reconstruire une communauté. Retrouver une place dans un système qui abandonne les gens à leur faillite ou à leur maladie. Cette communauté est forcément fragile : faite de bric et de broc, elle est susceptible de se briser à tout moment, comme la vaisselle à laquelle Fern tient tant.

Ce portrait-là est sans doute un poil plus convenu. Très politiquement correct aussi, ce qui explique peut-être les Oscars... Dommage aussi que Chloé Zhao ait un peu trop cédé aux belles images (cactus dressé au soleil couchant, hauts arbres en contreplongée, rivière qui coule), à la belle musique (assez mièvre non, ce piano ? et très attendus les moments où il apparaît pour faire le raccord entre les scènes), aux clichés même parfois (la musique country comme symbole de l'Amérique profonde, les feux de bois autour desquels les échanges sont siiii profonds et siiii chaleureux). Peut-être pour ça aussi qu'elle a décroché trois Oscars ! On l'a compris, je tiens la statuette en piètre estime...

Frances McDormand est toujours juste, pleine de pudeur, minimaliste. Un peu trop peut-être ? Le film joue parfois une partition exagérément "à contre courant". L'émotion peut se ressentir comme un peu fabriquée.

Chloé Zhao a un style, c'est certain, car ce Nomadland et son précédent The Rider imposent une unité de ton. Elle n'a pas encore fait la preuve qu'elle peut captiver sans s'appuyer sur un noeud dramatique, telle une Kelly Reichardt, à laquelle elle fait parfois penser (Wendy & Lucy). Et ce n'est pas son prochain film qui le lui permettra : elle nous prépare, paraît-il, un blockbuster...

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