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L'ablation des rêves

Avis sur Paterson

Avatar Neeco
Critique publiée par le

Ce matin, c’est la routine habituelle, le café qui coule plein de douces promesses, seul point réjouissant de ces réveils beaucoup trop matinaux. Vêtements enfilés. Clés. Écouteurs. Chaussures. Porte qui claque. Un silence rafistolé couvre les traces de mon passage.

Un vent chargé des lourdes odeurs de la nuit me passe sinistrement sur le visage. Quelques bruits épars, un chat qui déambule nonchalamment, quelques paires de pieds mécaniques qui ramènent machinalement leurs propriétaires alcoolisés à bon port. Tout est normal et silencieux.

Tous les matins, pointage.

Tous les matins, les mêmes tâches insensées. Les mêmes personnes qui errent sans but sur le lieu du travail, chacun essayant comme il peut de donner un sens même court et momentané à ces longues heures de dur labeur.

Je fais de même.

Tous les matins, la même fabuleuse absurdité. C’est drôle à en crever.

La musique me distrait un peu. Du bon rap et des problèmes qui me parlent. Pour pouvoir me dire que, même si personne autre que moi n’est responsable de ma situation, quelqu’un autre que moi a pu la vivre et finalement la comprendre.

Alors j’écoute, sait-on jamais.

Le temps finit toujours par s’écouler. Les pensées filent et se chevauchent. Le seul avantage des tâches répétitives, c’est qu’elles finissent par devenir machinales.

Alors.

Ne plus se soucier du corps, quelques instants pour laisser l’esprit vagabonder. C’est marrant, dans ces moment-là, j’ai toujours envie d’écrire et jamais la possibilité.

Fort heureusement…

La journée avançant et s’assoupissant, d’autres pensées éclosent et croissent anarchiquement essentiellement guidées par une douloureuse et nécessaire quête de sens pour extraire de l’existence quelque chose qui ne ressemble ni à un déterminisme social et familial atterrant ni à un apitoiement sur soi stérile. Tu l’auras peut-être deviné, c’est souvent d’art dont il est question.

Quoi d’autre…

Si je te raconte un bout de vie dont tu aurais parfaitement raison de te foutre c’est pour que tu comprennes bien l’effet qu’un film comme Paterson a pu avoir sur moi. Ça touche à quelque chose de profondément transcendant. La lueur d’une réponse dans un océan d’obscurité. J’ai bu ce film tout mon soûl, je l’ai laissé m’arracher, une fois encore, d’une autre manière, à mon enveloppe tristement charnelle.

J’étais à Paterson

J’ai compris Paterson dans son autobus.

Et je l’ai aimé.

Pour la sublime poésie qu’il a arraché à la merde. A pleines mains. Il s’est détaché du temps, l’a regardé droit dans les yeux pour trouver la clé de compréhension d’un monde rigide et obsolète.

Je ne parlerai pas du film, je n’en parlerai jamais, à personne.

Je le retiendrai coûte que coûte, sans le briser entre mes mains. Je le protégerai de ce monde fissuré et je le rendrai, le jour venu, à l’éternité pour que rien de temporel ne puisse jamais altérer la sourde beauté d’un si court poème.

La poésie nichée dans les recoins du quotidien. Dans un paquet d’allumettes bleues. Au détour d’une rue et d’un sourire. Dans ces rues pavées avec les rêves brisés de ceux qui n’ont pas laissé l’onde du temps guider leur vie, ceux qui ont voulu comprendre l’incompréhensible et se sont perdus.

Quand le sens de l’existence n’est rien d’autre qu’une courte note, griffonnée maladroitement sur une serviette et déposée sur un coin de table, à l’orée du monde.

I have eaten

the plums

that were in

the icebox

and which

you were probably

saving

for breakfast

Forgive me

they were delicious

so sweet

and so cold

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