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Pierrot le Fou par ravenexus23

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Pierrot le fou est une fièvre qui ne retombe jamais. La fièvre des routes qu’arpentent Ferdinand et Marianne, qui s’étaient quittés pour les convenances et se retrouvent pour les briser. La fièvre d’une décision de tout abandonner et rouler, rouler vite. La fièvre d’un regard, celui d’Anna Karina, qui brûle d’une flamme bleue des plus ardentes, une flamme qui la caractérise mieux que n’importe quels adjectifs. Enfin la fièvre d’un ennui, ce même ennui qui galvanise, empoisonne et enfante la passion et le désamour de nos deux protagonistes.
Si les envies d’ailleurs de Michel Poiccard
ne dépassaient jamais le carrefour de la rue Campagne-Première et
du boulevard Raspail, le road movie peut enfin prendre vie dans les
bras de Marianne Renoir pour le jeune père de famille désabusé
qu’est Ferdinand Griffon. De fait, Pierrot le fou a quelque chose de
superbemement complémentaire avec son aîné de la filmographie
de Jean-Luc Godard, mais aussi de délicieusement contradictoire.
Ici, c’est l’envol des couleurs via la photographie de Raoul Coutard.
Du rythme, la liberté du héros qui éclate : celui-ci enchaîne
cascades insensées et balades avec perroquet. Il aime sans
discontinuer mais ne sacrifie plus ses ambitions à l’autre comme
Michel le faisait à Patricia dans À bout de souffle.
La liberté ne viendra pas de l’être aimé. Il faut s’en décentrer, tout
comme la caméra observe de loin ce qui aurait été un plan
romantique « classique » lorsque les deux amants s’embrassent
hors de leurs voitures respectives.
Il ne s’agit pas de mettre en comparaison deux des œuvres
majeures de la première décennie du metteur en scène, mais y voir
une intéressante continuité. La poésie de l’instant d’À bout de
souffle trouva son école, celle dynamitée par Pierrot le fou
également.
Dans une brève apparition, Sam Fuller avance que le cinéma est
un champ de bataille, avec «l’amour, la haine, l’action, la violence,
la mort. En un seul mot, l’émotion ». Intrinsèquement, Pierrot le fou
s’apparente à un exercice : celui de capter chacune de ces notions
pour arriver à la finalité de cette citation, à l’instar de la quête
intime des personnages. En outre, le pari de saisir l’essence du
septième art en une œuvre même.

Lorsque l’émotion vient à être ébranlée par la trahison, celle de
Marianne envers Ferdinand, cette première ne peut et ne doit pas
mourir. La flamme doit continuer de brûler, quitte à exploser
toutes les gammes de couleurs dans lesquelles Pierrot baigne
depuis la rencontre entre les deux amants maudits.
Le point final, funeste à l’histoire de Griffon, est symptômatique de
l’esprit du film. Même lorsque « tout fout le camp », le cinéma doit
continuer, au prix même de la vie de notre héros. Il faut partir
dans un gros « bang », alors que le personnage regrette l’apparente
absurdité de son geste.

Godard coupe les fils de ses marionnettes tant et si bien qu’elles
se disent « Qu’est-ce que j’peux faire ? » face au grand vide de
l’océan : face à leur créateur ?
De la sorte, la roue libre dans laquelle s’exécute l’écriture des
personnages est peut-être la plus ciselée du septième art. Qu’est-ce
qu’un personnage qui vit au gré du temps, qui se construit de la
magie de chaque coins de rue ? C’est aussi ça, Marianne Renoir et
Ferdinand Griffon. Des héros de cinéma semblables à nuls autres
en constante réinvention, tantôt gangsters aguerris, tantôt
amoureux insouciants, mais avant tout des êtres épris de vie bien
plus que de l’un l’autre, intemporels.
Jeune frère au tempérament incendiaire d’À bout de souffle,
marathonien des émotions de cinéma et capsule d’une époque
charnière où plane l’ombre de la guerre du Vietnam et des
révolutions sociales et sexuelles, Pierrot le fou est rien et tout de
cela. Un feu d’artifice impénitent, unique.

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