Devine qui vient diner

Avis sur Place publique

Avatar Lilian Espugna
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"- Devine qui vient diner ce soir !
- Je sais pas moi
- Ben si devine
- Ah la la, toi ! je te dis que je vois pas
- Agnès et Jean Pierre …
- ??
- Jean Pierre et Agnès , si tu préfères… quoi
- Tu veux dire Agnès et Jean Pierre ?
- Ben oui
- Ah ben chouette alors…mais putain ça faisait un bail non ?
- Et ouais mais c’est chouette pas vrai ?
- Ben Ouais !!! chouette puisque je te le dis chouette, chouette."
Parce que Agnès (Jaoui) et Jean Pierre (Bacri) on les aime bien. On les aimait bien en tout cas y a 20 ou 25 ans, à l’époque, quand on vivait encore chez nos parents. Quand on n’était pas encore ces débuts de vieux qu’on va pas tarder à devenir. Quand y avait encore un parti socialiste, des militants et des idées de combat et des repères, des croyances, des espoirs. Je veux dire d’autres choses, d’autres rêves que celui juste de trouver un boulot même à temps partiel, même mal payé. Je veux dire quand y avait des espérances d’avenir autres que tout seul. Ensemble. Des rêves de monde, quoi. A refaire.
Parce que tu vois Agnès et Jean Pierre, c’est comme des amis à nos parents qu’on n’aurait jamais vraiment quittés, Agnès et Jean Pierre. Ces amis de nos parents qu’on voyait une fois dans l’année quand ils revenaient de je ne sais pas d’où, comme en pèlerinage. Une fois dans l’année.
C’était leur habitude ça: ils passaient chez nous. Voir nos parents et nous on en profitait bien. Parce qu‘il était marrant Jean Pierre avec ses airs bougons et puis ses colères. Parce qu’elle était touchante, Agnès avec sa façon d’être. Parce qu’on aimait bien comment ils étaient des humains ces deux-là et que presque c’était des exemples pour nous. Pour plus tard, quand on serait des grands aussi.
On les as admirés, adulés, aimés tellement ils nous faisaient rire, tellement on les trouvait beaux, bons, drôles, humains, pertinents, balaises, révoltés juste comme il faut. Ils avaient la classe et quand on savait qu’on allait les voir à nouveau, on faisait gaffe. Oui on faisait gaffe. On essayait d’être intelligent. On se mettait sur notre 31 d’intelligence même le jour où ils venaient, à la maison. On se faisait élégant du cerveau. On était concentré… parce que c’était pas si souvent que ça qu’ils passaient Agnès et Jean Pierre, chez nous, nous éclairer sur les hommes et puis les femmes et nous donner l’envie.
Quand on y pense c’est pas donné à tout le monde ça : donner l’envie à d’autres d’être intelligent.
Jaoui et Bacri quand ils venaient à la maison, c’était un peu la fête. Toujours.
Et puis y a du temps qui a passé. On a fait d’autres choses. On les a oubliés un peu. Surtout après quand on est parti de chez nos parents. Ils passaient plus ou alors on était pas au courant. Bref. On a fait sans eux. Sans leur regard. On a oublié qu’ils avaient existé, peut-être même qu’ils existaient encore.
On a aimé d’autres amis, des qu’on s’est fait nous-mêmes. D’autres idoles, américaines ou pas, plus jeunes, plus nouvelles. On a avancé sans trop pensé à eux. Des fois juste on retombait sur une photo de nos parents avec eux. Ou bien on entendait parler d’eux : tiens Agnès et Jean Pierre ils passent chez machin demain. Ben non pas le temps j’irai pas. Tant pis, une prochaine fois. Fais leur une bise de ma part. Quand même.
Et puis un jour… Ils ont quel âge maintenant ? Si ça se trouve ils sont vieux maintenant. Si ça trouve, ils gâtent. Quelqu’un m’a dit que l’autre jour il avait croisé Jean Pierre, l’autre jour, justement et qu’il avait sorti un truc de vieux con sur les étudiants en grève ou je sais pas quoi.
T‘imagines ? et si c’étaient devenus des vieux cons ? Ben oui on change avec l’âge… sinon ça sert à quoi de vieillir. Et s’ils s’étaient mis à donner des leçons ?
Alors on flippe un peu. D’accord à nouveau on a sorti nos beaux souliers et chouettes habits d’intelligence. « Bon les enfants, on y va : on va voir le Jaoui-Bacri ! Oui… le dernier… enfin le dernier en date... enfin en principe. C’est dit comme ça »
Le film passe. C’est comme avant : délicat, un peu subtil mais pas tout le temps, c’est juste, c’est cruel. C’est vrai. On reconnait des gens et puis d’autres. C’est un après midi. C’est comme une madeleine mais en mieux. En plus doux, plus amer aussi. C’est comme avant mais pas vraiment. Ça fait plus mal. Parce qu’ ils ont vieilli et nous aussi. Parce qu’en étant lucide on rit encore mais ça grince dedans. Ça dit des choses que ça disait avant peut-être déjà mais avec moins de temps pour espérer que ça aille mieux après.
Ça fait froid en fait. Oui ça fait froid et peur. Presque moi ça m’aurait fait pleurer sur ce passé qu’est passé, sur ces espoirs qu’on a plus (beaucoup). Sur ces gens qu’ont changé. Sur ce monde qu’est le nôtre et qu’on comprend plus vraiment (des mecs en survet rouge qui se tapent des serveuses flattées par leur célébrité de paille). Sur ces saloperies immuables (des vieux qui se tapent des jeunes, des riches qui écrasent, font du bruit et s’en branlent), ces hypocrisies et ces peurs de partout et de tous (des parents égoïstes et des enfants ingrats).
Pas un pour rattraper l’autre ? Je sais pas. J’en ai peur. Et si c’était ça le vrai qu’e y a pas pire que nous tous. Que c’est ça qui fait notre humanité : notre médiocrité, notre impossibilité à dépasser nos limites, nos certitudes, nos places (publiques ou pas).
Alors bien sûr que j’ai aimé ce film. Bien sûr que j’ai aimé ce film. La preuve : dès que j’en suis sorti, j’ai eu envie d’y retourner sans trop pouvoir en parler (c’est bon signe ça chez moi). Mais bien sûr aussi qu’il y a un goût amer qui est laissé là, sur nos lèvres et nos langues. Comme un goût de fin du monde. Notre jeunesse et puis sa fin. Et celle des amis de nos parents : Agnès et Jean Pierre.

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