Les illusions perdues

Avis sur Première Année

Avatar Nathan Oupresque
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Les idéalistes se reconnaitront sans mal dans le personnage d'Antoine, qui veut comprendre, qui veut s'extasier devant la perfection de l'architecture mammifère soumise aux lois immuables de la chimie ou de l'hydrodynamique, et qui refuse de voir l'université, qui devrait être un temple sacré, recruter des petits cons qui apprennent des textes à la virgule près. La machine scolaire broie sous nos yeux toute la beauté conceptuelle des sciences afin d'assurer la reproduction sociale de la bourgeoisie parisienne, et le combat d'Antoine contre ce lent désastre organisé semble perdu d'avance.

La bienveillance s'érode, comme de juste, à mesure que le concours se rapproche, et l'on passe d'une scène où l'on insiste pour qu'un retardataire puisse assister au TP, à une scène d'autant plus violente qu'elle est réaliste, où l'on fait mine d'ignorer Antoine lorsqu'il vient chercher l'aide de son ami, reprenant la récitation comme si de rien n'était. Une réaction qui peut toutefois sembler naturelle si l'on se souvient de l'attitude égoïste adoptée par Antoine depuis la rentrée. Un repli sur soi symptomatique de celui qui "n'a pas les codes", et qui naïvement croit aux valeurs individualistes que la bourgeoisie vante parfois, en façade, sans trop croire à ses propres mensonges - là-haut, on reste solidaire.
L'une de leurs camarades est sauvée par la scène finale, où elle se lève pour tenter un plaidoyer émotif, sincère et maladroit. Un plaidoyer teinté des accents d'un autre milieu social qui détonnent avec son visage dévoilé par un gros plan voluptueux plus tôt dans le film, et au travers desquels on devine le syncrétisme un peu trouble qui s'opère dans les lycées à la lisière de la ville lumière. Ainsi la machine de la reproduction sociale s'emballe et la course vers la ville forte prend des allures de mouvement de panique où les véritables natures se révèlent ; les bonnes familles veulent à présent sauver la progéniture de ce qu'elles conçoivent - à tort ou à raison - comme un naufrage civilisationnel, elles se battent pour offrir à leurs enfants une place sur ce radeau spiralé qui n'en finit de se déliter, perdant chaque décennie une planche de plus. La famille d'Antoine n'a pas réussi à s'accrocher, et le jeune homme est balloté matin et soir par les remous du RER, qui nourriront sa jalousie à l'égard de son ami.

La relation entre Benjamin et sa voisine asiatique, si elle n'est pas beaucoup traitée, parvient à toucher juste sans en dire trop. Cette réplique où Benjamin lui parle de mitochondrie sur les toits de Paris montre, sous couvert d'humour, à quel point ces voies scientifiques peuvent couper l'étudiant du reste du monde, lui ôtant, à la façon d'une secte, jusqu'à la faculté la plus élémentaire de communiquer avec un autre jeune du monde extérieur, les mots techniques qu'il devra régurgiter lors du concours recouvrant la surface de son esprit comme une espèce invasive qui ne saurait partager la lumière. Son interlocutrice, qui garde les enfants la nuit, semble aussi démunie que lui, aussi incapable de séduire. Le film prend le contrepied de la myriade d'autres films qui croient parler de la jeunesse en montrant des corps qui se foutent jusqu'à la nausée, il expose le revers de la médaille ; cette jeunesse tout aussi réelle qui ne fait pas l'amour.

En dehors de la démission allégorique de Benjamin, et à quelques exagérations près auxquelles il a bien fallu recourir pour dramatiser l'histoire, j'ai trouvé le film assez juste et millimétré - jusqu'au faciès et la démarche du personnage muet et fugace de l'élève qui majore le concours final.

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