La Cohérence absurde

Avis sur Préparez vos mouchoirs

Avatar Maximilien Gomes
Critique publiée par le

L'oeuvre de Bertrand Blier peut être qualifiée sans aucun doute d'OVNI dans le paysage cinématographique français. La place accordée à l'absurde est tout à fait unique dans le sens où ce sont plus les situations dans lesquelles se mettent des personnages qui sont absurdes, plutôt que leurs comportements en général. Je suis très touché par leurs réactions qui sont tout à fait réalistes face à des événements ou des rencontres complètement grotesques, un sentiment de liberté infinie s'en dégage, et fait du bien. C'est mon 3eme Blier, après Les Valseuses, qui m'avait particulièrement marqué par le décalage de ton constant avec la réalité sociale du monde, la tendresse d'une amitié entière, et surtout cette liberté extraordinaire tant psychologique que physique, par le voyage, le libertinage, et le verbe fougueux de Dewaere et Depardieu. Buffet Froid m'avait clairement ennuyé mais peut être que je suis passé à côté de quelque chose et que je n'étais pas réceptif sur le moment au ton d'un film que j'ai trouvé trop froid et plat et qui ne marquait pas assez le burlesque des situations. J'était donc prêt à tout au visionnage de Préparez vos mouchoirs, et je n'ai pas été déçu.

Je suis particulièrement sensible au cinéma de Blier en raison de tout ce qu'il évoque, dénonce, il permet également d'atteindre une forme de libération en projetant une logique en totale contradiction avec une critique en sous-texte du puritanisme cynique de l'organisation sociale du monde, tout en maintenant des règles et comportements cohérents dans la personnalité de protagonistes mis dans des situations absurdes. Ces personnages arrivent sans cesse à matérialiser ma pensée de spectateur et provoquent immédiatement le rire par ce ressort humoristique formidable qui est de dire tout haut ce que l'on pense tout bas.

Préparez vos mouchoirs, tout comme les Valseuses, avec qui il partage énormément de thématiques, est un film sur la compréhension. En effet, tout débute dans un bistrot, un dimanche, Raoul (Gerard Depardieu énergique, fougueux) reproche à son épouse Solange (Carole Laure, touchante) de "tout le temps faire la gueule". Il ne sait plus quoi faire, ne comprend pas pourquoi elle n'arrive pas à être heureuse, quel mal-être l'habite. On est immédiatement embarqué dans une situation assez burlesque où le franc parler de Raoul met en évidence tout ce qu'il pense immédiatement, il est complètement vrai et en opposition aux valeurs habituelles, prêt à mettre de côté sa fierté en proposant à sa femme de coucher avec un autre pour retrouver une forme d’accomplissement. Raoul essaye ainsi de sauver cette relation par l'acte qui provoque communément la destruction du couple. Et c'est de cette volonté que va naître son histoire d'amitié avec Stéphane (Patrick Dewaere, magnifique) qu'il va essayer de mettre en relation avec Solange. La situation étant tellement inhabituelle, Blier arrive à faire sortir du désespoir de Raoul et du flegme de Stéphane un dialogue nerveux et authentique d'une situation invraisemblable.

La dynamique principal du film part ainsi de cette situation, et c'est avec un immense plaisir que l'on suit cette amitié qui va dépasser le cadre de l'amour, Raoul invite ainsi Stéphane chez lui. Il le ramène toujours à son problème de couple en le rappelant pour qu'il l'aide à aider sa femme, cette relation tellement simple et cet attachement aussi rapide d'un inconnu pour un autre ne peuvent que faire rire, surtout si on pense à la raison de leur rencontre. Les nombreux plans fixes qui montrent les deux amis marcher ensemble dans la ville froide, au loin, avec seulement le son du dialogue et le bruit des voitures qui passent m'ont ainsi mis en face de cette alchimie immédiate et cette dynamique particulière entre deux personnages, qui se comprennent et se retrouvent dans l'incompréhension des femmes et du monde entier. On a un peu pitié d'eux, et on les envie d'être aussi simples. Simplicité et vérité que je n'avais pas vues depuis Les Valseuses.

Blier joue ainsi avec la profondeur de champs, en éloignant et en rapprochant ses personnages. Il leur fait parcourir de longues distances, ensemble, ou seuls, vers la caméra ou en s'éloignant. C'est le chemin qu'ils parcourent ensemble qui les fait se comprendre et montre également leur distance par rapport au monde. Ils se retrouvent dans la recherche de réponse. Solange ne réagit à rien, n'est pas stimulée, elle reste dans sa mélancolie et on est toujours étonné de voir par quels procédés Raoul et Stéphane restent attachés à elle malgré son apathie, c'est Solange qui les domine par sa passivité et l'impossibilité pour eux de la sortir de sa torpeur, l'appartenance de leur personne est d'ailleurs représentée tendrement avec le port du même pull gris à 3 laines qu'elle va tricoter pour chacun des 3 hommes qu'elle va réunir. Blier évoque ainsi le blocage mental qui empêche le plaisir physique, l'appréciation de la vie, Raoul et Stéphane ne comprennent pas Solange car elle-même ne se comprend pas. Elle ne sait pas ce qu'elle veut, et elle finit par être juste insensible au monde et à leur acharnement, tant dans sa dimension morale que physique. Le blocage sexuel et l'impossibilité d'atteindre le plaisir chez la femme est également une grande thématique des Valseuses, avec Miou-Miou en libertine frigide. Dans Préparez vos mouchoirs, c'est également par l'innocence que la femme sera libérée de son enfermement.

Blier arrive à tirer une beauté certaine d'un sujet qu'on pourrait présenter comme malsain, mais l'usage de ce ton toujours burlesque arrive à tirer une certaine grâce de la situation présentée. Le détachement par rapport à notre réalité et l'affranchissement de code moraux évidents permet de mettre en doute nos propres certitudes et me fait ressentir une simplicité que je ne vois que très rarement dans d'autres œuvres présentant des relations plus "conventionnelles". Je ne sais pas si c'est parce que c'est le questionnement de l'importance des apparences et ce qu'on attend de nous (tout le film il nous est répété que c'est avoir un enfant qui sortira Solange de son apathie, cliché sexiste commun) ou alors simplement le sentiment de libération et d'acceptation d'une innocence vers une bienveillance au départ maladroite, mais qui permet d'atteindre une exploration de l'être en profondeur qui me touche et met en relief une sensibilité et une attention pour l'autre que j'aimerai voir plus souvent dans le monde d'aujourd'hui.

Comme Stéphane le dit simplement à Raoul:

Je sais qu'il y a deux types de femmes, les petites emmerdeuses, et les grandes emmerdeuses, et ta femme, c'est pas une petite emmerdeuse.

Ce ne seront pas les envolées lyriques de Raoul, ni l'érudition littéraire de Stéphane qui feront sortir Solange de son mal-être, mais la beauté de l'innocence d'un jeune homme d'une vérité juste et attendrissante. Tout comme Miou-Miou dans les Valseuses, Solange trouvera dans l'innocence son salut et une forme de bien-être que ceux qui ont l'impression de tout connaître ne peuvent lui donner.

Préparez vos mouchoir est un film authentique, qui fait ressortir une vérité sur la difficulté de communiquer, sur les à-priori et l'importance désuète des apparences, le tout enrobé d'une tendresse un peu crasse et des répliques qui sonnent vraies tout en étant toujours dans cette justesse exagérée qui donne un ton si libre à une oeuvre à la fois touchante et drôle, reflet de son époque avec ces expressions typiques des années 70-80, mais qui évoque des problèmes universels dans sa spécificité et cette direction si particulière, qui donne toute sa saveur au cinéma absurde de Bertrand Blier.

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