Off the Road to Manderley

Avis sur Rebecca

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« J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley. » L'ouverture faite par Daphné du Maurier, en 1938 avec Rebecca, était sans doute prémonitoire : on revient toujours à l’univers premier, fait de brouillard et de mystères, on revient toujours à l’original, là où le frisson ressenti ne souffre d’aucune comparaison.

L’histoire de Rebecca, tout cinéphile la connaît. Celle de cette jeune femme, dame de compagnie accompagnant une vieille veuve dans son périple européen, tombant sous le charme d’un riche héritier anglais, veuf également et qui finit par l’épouser envers et contre toute convention sociale. L’histoire de cette jeune femme, propulsée dans la demeure étrange et inquiétante de son époux, hantée par le souvenir de sa première épouse, qui croit envers et contre tout, que l’amour est plus fort que n’importe quel mal.

Revisité à sa manière par Guillermo del Toro dans Crimson Peak et rappelant indéniablement l’œuvre de Charlotte Brontë, Jane Eyre, avec son manoir éteint, hanté par des souvenirs fantomatiques qu’une gouvernante glaciale ne cesse de ramener à la vie, Rebecca pourrait ne faire que reprendre cette histoire si connue de l’amour triomphant des épreuves, des amants maudits par une histoire passée, par des passions d’antan dévorantes et destructrices. Il pourrait ne faire que citer l’œuvre littéraire dont il s’inspire et tenter de passer derrière Alfred Hitchcock, sans trop se casser la figure.

D’ailleurs, comme son illustre prédécesseur, il reste assez fidèle à l’œuvre originale. Évidemment, celui d’Hitchcock est plus axé sur le suspense, avec en son centre un affrontement entre les figures de l’ingénue naïve et de la harpie par qui arrivent malheur et désolation. Présence périphérique, l’époux a peu d’incidence narrative. À l’inverse, le film de Wheatley renoue avec le mélodrame gothique mâtiné de mystère et de romance proposé par Du Maurier, ce, tout en bonifiant le troisième acte de manière à compléter le récit initiatique de l’héroïne, qui reste en suspens dans le roman et le film de 1940. Dans cette nouvelle version, la protagoniste est ainsi transformée de manière tangible par les épreuves qu’elle subit, gagnant en maturité et apprenant à définir puis à affirmer sa propre identité.

Une identité, malheureusement, que la version moderne n’affirmera jamais vraiment, tant le film demeure hanté par l’esprit d’Hitchcock. Comme ces effets de mise en scène, aussi poussifs que maladroits, qui se contentent de citer platement le cinéma du maître britannique (passages cauchemardesques, jeu sur les miroirs, clin d’œil aux Oiseaux...). Même si certains thèmes demeurent intemporels — perte d’identité, estime de soi, solitude, amour à sens unique, jalousie, passion dévorante — la modernité tant attendue tourne vite au flop sans saveur. Les premières séquences sur la Côte d’Azur, d’ailleurs, nous l’annoncent clairement : on passe du gothique au glamour pimpant, d’une histoire pleine de noirceur à un drame sentimental parfumé à l’eau de rose bon marché. La modernité cinématographique espérée est ainsi réduite à du racolage, lorgnant sur l’esthétisme d’un 50 Shades afin d’attirer un public plus large.

Fort heureusement, tout n’est pas à jeter, Ben Wheatley parvenant à exalter une impression de malaise en investissant joliment les intérieurs confinés du manoir. De fait, Manderley est filmé avec une véritable élégance macabre (voir ce hall de miroirs à l’entrée de la chambre de Rebecca) : sous l’œil sibyllin de Mrs Danvers, qui guette dans l’ombre, l’héroïne apparaît comme une bête traquée dans chacune de ses déambulations.

Seulement, on le sait bien, ce type de production calibrée laisse peu de place à l’inspiration du cinéaste, aussi talentueux soit-il. Et ici, une nouvelle fois, c’est la laborieuse mécanique de réadaptation qui met en branle tout le projet, plaçant grossièrement des considérations féministes pour être « dans l’air du temps », ou encore en négligeant la violence psychologique au point de réduire la relation entre Rebecca et Mrs Danvers à un banal rapport mère/fille. Il manque, quand même, la subtilité du livre, le suspens d’Hitchcock, tous ces ingrédients anciens que cette nouvelle version n’a pas été capable de réinventer, de renouveler, de nous faire oublier.

Mrs Danvers, finalement, avait raison : on se souvient toujours de l’original, Rebecca ne saurait être remplacée.

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