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La démence du spectateur.

Avis sur Rencontres du troisième type

Avatar Sergent Pepper
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Après avoir démontré un talent hors pair pour construire l’angoisse et le rapport au monstre, Spielberg s’attèle à un grand œuvre qui contient l’essence même de son cinéma : les fascinants pouvoirs du merveilleux.
Le récit entier est celui d’une convergence, annoncée dès son titre, et programmée comme une grand-messe. Disséminés sur le globe, les fragments du carton d’invitation sont d’abord cryptiques, préliminaires dilatés pour mieux attiser notre retour à l’enfance.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : avant E.T. qui va explorer et poursuivre la même thématique dans une sphère intime, Rencontres élabore une partition fondée sur les notes les plus primales de nos émotions. Qu’on prenne en considération les premières manifestations extraterrestres : ce sont les objets qui réagissent. Les jouets (voiture, trains, avions…) dans la chambre s’animent dans une séquence qui semble préfigurer Toy Story, tandis que la descente à la cuisine pourrait annoncer le joyeux bordel de Gremlins. Au regard de l’enfant succède l’impuissance de l’adulte par le biais d’un transfert : la voiture est désormais réelle, mais celui qui la pilote en est le jouet. A l’ère du prénumérique, il est d’ailleurs intéressant de constater l’amateurisme généralisé des « experts » : on porte à la main un globe pour trouver une longitude, on écoute des chants sacrés et l’on passe son temps à traduire ce que disent les autres : comment comprendre le cosmos quand les hommes ont entre eux une communication si laborieuse ?

La magie ne se distille pas sans l’angoisse pure de faire face à l’inexplicable : c’est l’occasion pour Spielberg de décliner son savoir-faire dans la séquence du kidnapping, magistrale attaque par la lumière d’une maison close où les cloisons s’ouvrent une à une, avec un sens du cadrage et du découpage en tout point virtuoses. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer cette séquence, finalement assez bienveillante, avec celle de La guerre des Mondes presque 30 ans plus tard.

Rencontres est au même titre que Jaws un film sur les spectateurs. Après le spectaculaire associé aux objets - les jouets des enfants, et les objets à taille réelle considérés comme des jouets pour les aliens, disséminés à travers le temps (les avions) et l’espace (le bateau dans le désert) -, c’est le regard direct qui va être le sujet des quêtes. La rencontre visuelle sur ce fameux virage, promontoire annonçant le mont Ararat final de la Devils Tower, brûle au sens propre comme au figuré : les être se trouvent investis d’une hypnose qui les conduira jusqu’à l’achèvement de la rencontre. A plusieurs reprises, Spielberg filme des foules en pleine contemplation : c’est la séquence subreptice mais magnifique en Inde, à la fois confuse et harmonieuse où les saris se mélangent au chant cosmique ; c’est le rang des scientifiques, et finalement celui des créatures elles-mêmes venues observer leurs hôtes. Insistant sur le fait que les initiés ont été pris au hasard, Spielberg creuse cette réflexion déjà initiée dans Jaws sur la puissance du divertissement et du merveilleux dans leur rapport à la masse.

En dépit de cet ambitieux programme, le film s’englue dans une étrange inertie. Autant ses séquences maitresses forcent le respect et l’adhésion du spectateur, autant la restitution des effets sur les premiers témoins est pour le moins étrange. Obsédés par cette masse de la montagne ou par la mélodie, conduits par un irrépressible besoin de rejoindre le lieu de rencontre, les personnages, Dreyfuss en tête, régressent au point de renier jusqu’à la cellule familiale. C’est sur ce sujet que le film est le plus courageux, le plus personnel, et le plus vulnérable aussi. Trop long dans le délire du protagoniste et dans la course poursuite en montagne, le récit patine un peu. Mais cette volonté de préparer le spectateur au fameux point de convergence exige un délestage généralisé.

Souvent annoncé depuis le début du film, le ciel constellé qui nous surplombe est à la fois la promesse d’un insondable silence et des réponses qui nous dépassent. A la lumière de la civilisation, le magicien Spielberg substitue celle des étoiles en éteignant des villes entières.
Il assimile avec force spectacle et foi : se délaissant des discours, de l’action, des enjeux (pas de conspirations, pas de méchants, mais un désir commun de comprendre), le cinéaste orchestre un ballet final où la musique et la lumière s’imposent comme des révélations universelles.

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