Comment sortir du nihilisme contemporain.

Avis sur Rester vivant : Méthode

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Le magnifique Rester vivant : Méthode est certes un film sur le rapport entre création artistique et folie, mais c'est, bien au-delà, une oeuvre sur la vie, sur la possibilité de se sentir exister ou pas.

Quel sentiment délicieux de passer pour un con aux yeux des imbéciles : les deux compères, Iggy Pop et Michel Houellebecq, ne se privent pas de ce plaisir aristocratique, mimant l'idiotie et la maladie mentale à la perfection.

Et en plus ils sont moches, dans un monde fait pour les bellâtres.

Le texte de Michel lu en anglais par Iggy prend une résonance surréelle.
Et que dire du chant magnifique de l'iguane, i wanna go to the beach, sinon ce qu'en dit Anne Schneider dans sa critique si inspirée :

https://www.senscritique.com/film/Rester_vivant_Methode/critique/164036121

Ces deux mecs, et tous les merveilleux vrais-faux malades mentaux que les réalisateurs invitent à partager l'écran à égalité avec eux, c'est un peu René Descartes qui aurait eu une sensibilité.

Non pas Je pense donc je suis, mais bien : Plus je pense, plus je souffre et donc moins je suis, et aussi Plus je souffre, plus je me sens exister, donc Moins je suis, plus je suis. Je ne sais pas si c'est clair...

Une méthode en béton pour rester vivant : ne pas perdre son énergie à contenir la "sainte souffrance" (dixit Iggy), conserver cette force pour tenter de mettre des mots, des sons, des couleurs sur tout ça, jouer la comédie de la folie ou de la débilité pour avoir la paix auprès des masses abruties, sans toutefois aller trop loin pour éviter de se faire foutre au cabanon par les autorités.

Une méthode digne des grecs anciens, qui évite toute hùbris, toute démesure.

Pas étonnant que nos deux amis adorent Schubert, dont ils ont choisi de nous faire entendre un formidable lied extrait du cycle du Winterreise, le "Voyage d'hiver", voyage de l'âme au pays des frimas :

  1. Der Leiermann / 24. Le joueur de vielle.

Drüben hinterm Dorfe / A la sortie du bourg
Steht ein Leiermann, / Se tient un joueur de vielle,
Und mit starren Fingern / De ses doigts engourdis
Dreht er was er kann. / Il tourne la roue comme il peut
Barfuß auf dem Eise / Pieds nus sur la glace
Schwankt er hin und her ; / Il tremble de partout
Und sein kleiner Teller / Et sa petite écuelle
Bleibt ihm immer leer. / Reste toujours vide.
Keiner mag ihn hören, / Nul n'aime l'entendre
Keiner sieht ihn an ; / Nul n'aime le voir ;
Und die Hunde brummen / Et les chiens grondent
Um den alten Mann. / Contre le vieil homme.
Und er läßt es gehen, / Et il s'en indiffère,
Alles, wie es will, / Que les choses aillent comme elles veulent,
Dreht, und seine Leier / Il tourne, et sa vielle
Steht ihm nimmer still. / Ne reste jamais tranquille.

Wunderlicher Alter, / Fabuleux vieillard,
Soll ich mit dir gehn ? / Dois-je partir avec toi ?
Willst zu meinen Liede / Voudras-tu, au son de mes chants,
Deine Leier drehn ? / De ta vielle tourner la roue ?

Pas mal le texte de Wilhelm Müller (que Heinrich Heine considérait même comme un grand poète) mais un peu déprimant.

Mais voilà que la musique de Schubert transfigure tout ça :

https://www.youtube.com/watch?v=RZX7yM_5_FI

Tout comme le film transfigure la maladie en santé éclatante, et l'ombre en lumière.

[j'ai refait la traduction du lied, le plus mot à mot possible donc pas élégante du tout, pour tenter de donner une idée de la portée étonnante du texte de Müller]

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