Union libre ou l'immoralité dans la relation amoureuse!

Avis sur Sérénade à trois

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"L'immoralité est amusante mais elle ne peut remplacer la vertu et trois repas complet par jour "

Cette citation, répétée à plusieurs reprises dans "Design for Living", pourrait être en quelque sorte le fil conducteur du film. En fait, on devrait plutôt parler "d'anti-slogan" car Lubitsch va déployer tout son art pour contredire cette réflexion.

Cette phrase est prononcée par Max, un guindé et désolant homme d'affaires, lorsqu'il tente de dissuader Tom et George, artistes fauchés mais au grand cœur, de poursuivre leur liaison avec la délicieuse Gilda. Cette séquence cristallise parfaitement les intentions de Lubitsch qui va s'employer à opposer constamment deux styles de vie, tout d'abord le couple traditionnel avec l'union libre à trois et ensuite la vie bourgeoise, confortable mais monotone, à la vie de bohème incertaine mais terriblement excitante. Vous me direz: rien de nouveau sous le soleil de Lubitsch ! Certes, il est vrai que ces thématiques sont récurrentes dans son cinéma et en ce sens "Design for Living" ne brille pas par son originalité mais cette œuvre constitue sans doute l'un des plus bels exemples de ce que l'on appelle vulgairement la Lubitsch Touch. Cet art si subtil de parler du besoin d'argent et de sexualité, pas frontalement mais plutôt de façon détournée, de manière allusive, en non-dit ou métaphorique. Ici on parle de sexe, de libertinage, de ménage à trois et on se permet même de se moquer, comme on rit aux dépens de Max, du conformisme et de la psychorigidité de la classe bourgeoise. Bien sûr, Lubitsch ne le fait pas lourdement, on ne tombe jamais dans le graveleux, non, ce n'est pas le genre de la maison. Le cinéaste ne fait pas dans le potache mais fait appel à l'intelligence du spectateur pour apprécier l'ironie et l'humour des situations comme des dialogues. On parle souvent, et à juste titre, de comédie sophistiquée et spirituelle; il est vrai qu'ici on s'amuse ou on jubile gentiment plus que l'on rit franchement ! Pour cela il faut plutôt s'orienter vers un "Bluebeard's Eighth Wife" par exemple qui se situe davantage dans le registre burlesque. Avec "Design for Living", on est en présence d'une comédie élégante où l'on s'amuse du trait d'esprit ou de l'impertinence de la métaphore, mais c'est surtout un chef-d'œuvre d'immoralité qui brille toujours par sa modernité. La femme, libre et non objet, choisi de ne pas choisir entre deux hommes, ceux-ci relégués au rang d'objet sexuel. Shocking ! Non, Lubitsch, Ernst pour les intimes...

Choisir ! Voilà une chose bien difficile à faire pour la belle Gilda dont la personnalité semble être pleine de contradictions. Elle se sent l'âme d'une artiste mais pour des raisons purement matérielles, elle ne met son talent qu'au service de la publicité. La passion ou la raison, voilà un choix cornélien qui va vite se transformer en un choix de vie à faire entre une existence bien rangée au côté de Max ou une vie de "voyou" avec Tom et George. Ce premier choix semble le plus évident, on ne pense pas un seul instant que la belle indépendante puisse partir vivre avec le serviable mais sinistre Max. D'ailleurs dès le début du film, Lubitsch ne cesse de tourner en dérision ce personnage si sérieux dont il vante le côté sexy de ses guêtres ainsi que son chapeau d'entrepreneur de pompes funèbres. À travers la caricature de ce personnage, c'est bien sûr tout un milieu bourgeois qui est moqué et Lubitsch met l'accent sur l'impossibilité d'entente entre ces deux mondes: Gilda et Max ont beau se parler, ils ne se comprennent pas ! La scène finale de la réception est très représentative; Gilda, pleine de lassitude, attend désespérément un peu de réconfort de la part de son mari tandis que celui-ci, tout excité par la présence de ses prestigieux invités, ne comprend pas son attitude. On s'amuse volontiers du désaccord entre ces deux mondes, entre ces deux personnages; l'une des meilleures séquences étant celle de la nuit de noce où le cinéaste nous fait comprendre, sans rien nous montrer, le désastre de leurs relations.

Au contraire, l'entente entre Gilda et le duo Tom-George paraît évident ; ils sont du même monde, issus du même moule, des "voyous" qui n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Leur rencontre est d'ailleurs une longue séquence muette, les paroles sont superflues, le charme opère tout de suite. On comprend évidemment que pour Gilda, il lui est impossible de choisir entre les deux! Lubitsch base donc son film sur le non-choix comme réponse à ce dilemme; la liberté sexuelle comme étendard pour une vie épanouie. On devine aisément que le pacte "No Sex" clamé par le trio est avant tout là pour calmer une censure toujours présente. Car personne n'est dupe, c'est bien de sexe qu'il s'agit comme le laisse penser le cinéaste en mettant un Tom en smoking au petit matin dans la chambre de la Lady, en filmant les mains baladeuses de George sur la cheville de Gilda ou en le montrant de manière très explicite à quatre pattes tentant d'embrasser sa nouvelle muse !

"Design for Living" est donc une délicieuse comédie, légère sans être superficielle, gentiment insolente et férocement moderne où l'humour passe avant tout par l'art de la mise en scène et des dialogues vifs et délectables. Je serais un peu moins dithyrambique concernant l'interprétation, Miriam Hopkins donne une vraie fraicheur à son personnage, Fredric March est superbe de fantaisie et de distinction mais c'est plutôt avec le beau Gary Cooper que ça pêche. Je trouve l'illustre cow-boy un peu emprunté dans ce film, un peu gauche parfois, donnant l'impression d'avoir du mal à déplacer sa grande carcasse. Il faut dire que je l'ai trouvé tellement à l'aise dans des rôles similaires comme celui de Mister Deeds ou même chez Lubitsch avec Bluebeard's Eighth Wife. Mais bon, voilà de maigres reproches pour ce que je considère comme l'une des plus brillantes comédies de l'homme au cigare, mettant en scène avec classe et distinction les différents comportements de ses personnages, même les plus immoraux. Son film, la lune dans un verre de champagne en quelque sorte !

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