Le réel, la violence et l'amour.

Avis sur Shéhérazade

Avatar Fab Lyon
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Il est rare que je mette 10 à un film, mais celui-ci, qui pourtant est le premier film de Jean-Bernard Marlin, qui pourtant a quelques loupés, aura cette note et sans souci !

Il est rare qu'un film m'accroche totalement, qu'il m'emporte et qu'il me hante encore quelques jours plus tard. Autant le dire : Shéhérazade est de ceux là !

D'abord par la choix audacieux de son histoire : poser une histoire d'amour entre un ex-taulard et une prostituée au centre d'un film n'est jamais simple. Mais quand en plus vous décidez de mettre cela au plus proche du réel, cela devient vite casse gueule.

Pourtant, c'est l'inverse qui se produit dans ce film. En choisissant de faire un casting sauvage pendant 8 mois à Marseille pour trouver ses actrices et acteurs, en filmant dans le quartier même où se déroule l'action et pas en studio, en offrant une photographie à couper le souffle et une musique présente mais pas de trop, Marlin réussi le tour de force de nous mettre une claque tout en nous accrochant.

Il me faut parler des deux protagonistes principaux du film : Dylan Robert qui joue Zachary et Kenza Fortas qui elle joue Shéhérazade. Premiers rôles, premières fois devant une caméra, et on sort du film en espérant les revoir rapidement au cinéma tant ils jouent juste et bien. D'ailleurs, la vie de Dylan et de son personnage ne sont pas si éloignées, ce qui explique sans doute la justesse du propos. Je noterais aussi la performance étonnante de Idir Azougli, en second rôle, au charisme évident.

Tous les dialogues, dans un langage des quartiers nord de Marseille, partant dans tous les sens, sonnent justes. Ils ne sont jamais surjoués comme quand un comédien parisien se la joue marseillais. Tout coule, et mêmes si parfois on ne comprend pas tout (faute d'avoir l'argot marseillais en tête), les dialoguent plantent les choses et les ancrent. On comprend assez vite q'ils ont été revus par les actrices et acteurs eux mêmes pour les faire coller à l'univers décrit, leur univers en fait.

La réalisation est au plus prêt. La caméra virevolte d'une action à l'autre, se fixe parfois sur un regard, un visage, une expression. On se surprend à vivre, à respirer au rythme des héros, à ressentir les choses au plus profond de nous, comme si les gens sur l'écran étaient de nos proches.

La violence est partout : dans la survie, dans la prostitution, dans les embrouilles, dans le phrasé mais aussi dans les institutions et la justice. Et la force du film de Marlin est d'arrivé à nous faire détester cette violence. Car c'est elle qui enferme le plus nos héros, c'est elle qui les empêche de voler de leurs propres ailes. Zachary est placé en foyer, mais faut voir le foyer : des éducatrices et éducateurs dépassés, des locaux délabrés. La misère quoi. Mais pour la société, la solution serait là pour "sauver ces minots". Pareil pour Shéhérazade, qui a dû fuir sa famille. Recueillie par une prostituée trans sous crack, sorte de nouvelle mère protectrice aimante, comme elle peut l'être au mieux. La violence des préjugés comme ceux de Zachary envers cette femme trans qui s'efface avec le temps, le dialogue et la vie. (Au passage : dans la salle de cinéma où j'étais, j'ai eu le droit à des propos transphobes et homophobes par cinq jeunes femmes, qui se sont faites calmées par une autre à la fin de la projection, ce qui m'a fait un bien fou pour continuer à croire en l'humanité). Au final, le réalisateur nous fait passer d'une position de type "vas y éclate lui la gueule" à "mais non, petit, fait pas ça, ne gâche pas le peu de vie qu'il te reste" en quelques minutes de film.

Une des questions glaçantes du film : une prostituée est-elle une femme ? Dis comme cela ça peut surprendre, mais clairement, c'est une idée qui traverse tout ce film avec force.

L'une des autres forces de ce film, c'est d'être ancré dans le réel. Le réalisateur a fait le choix du quasi documentaire. Et le scénario qu'il signe avec Catherien Paillé est subtile et pas manichéen. Tout est tellement possible que tout sonne juste. Au delà des dialogues dont j'ai déjà parlé, l'environnement est filmé sans aucune complaisance, sans misérabilisme non plus, mais avec vérité. Le côté étouffant de la cité est rendu avec justesse. D'ailleurs, le culot de Marlin de démarrer son film avec des images d'archives de personnes arrivant par bateaux, migrants comme on dirait aujourd'hui, prend tout son sens : nous regardons leurs enfants que nous avons relégués, oubliés.

Il ne faudrait pas oublier non plus la beauté, la force et la justesse de cette histoire d'amour entre deux cassés de la vie. La relation à l'écran est belle. Elle est belle de ses maladresses, de ses petites lâchetés du début mais surtout de son absolu qui émerge d'un coup comme un évidence. Ces deux là s'aiment, et quoiqu'il se passe, quoiqu'il faille faire pour survivre, ils s'aimeront. C'est beau, pas mièvre. C'est cru et pudique.

Au final, ce film qui aurait pu se planter sur toute sa longueur, qui aurait pu n'être qu'un énième ersatz de "La Haine", est en fait terriblement dans sont époque. Il réussit à être vrai bon film de par ses choix audacieux.

J'ai hâte de voir évoluer Marlin avec ses prochains films et j'espère que ses actrices et acteurs seront choisis pour d'autres film, tant ils et elles sont excellents !

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