L’invention de la fiction

Avis sur Sous la chaleur du soleil

Avatar Sergent Pepper
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Festival Sens Critique, 11/16

Comment filmer le souvenir d’enfance, comment restituer les inflexions complexes de cet âge instable qu’est l’adolescence, toute entière pétrie de contradictions, d’élans vers l’avant et d’effroi quant à l’effilochage de l’innocence ?
Jiang Wen nous propose une immersion dans cet âge trouble par les voies de traverse. Tout, dans son film, est placé sous le signe du mouvement : on marche en équilibre sur les rambardes, on passe par les toits ou les fenêtres de la classe, on rentre par effraction chez les autres pour s’imprégner d’une intimité à laquelle on ne peut encore accéder directement.
Au loin, les chars et les fanfares défilent, témoins en arrière-plan d’une Histoire à l’écart de laquelle se construit la vérité des sentiments. S’il y a uniforme, c’est surtout un déguisement pour une soirée de danse, s’il y a événement, c’est une scène de cinéma qu’on rejoue entre amis.
La ville appartient à la bande de garçons, vaguement voyous, plutôt attachants, et suit particulièrement le parcours du narrateur qui explique en voix off son rapport à un passé qui s’étiole. Voyeur, fétichiste des mollets de jeunes filles se dérobant et laissant planer un doute constant sur leurs attentes, Ma Xia Jun parcourt les rues gorgées de soleil et laisse venir à lui les épiphanies d’une époque suspendue. La musique, fondée sur un motif récurrent très proche de l’Ave Verum Corpus de Mozart et de la suite N°3 de Bach installe une répétition émotionnelle propre à familiariser le spectateur avec cette partie révolue de la vie du protagoniste. Autant d’éléments qui font forcément penser à Il était une fois en Amérique, auquel le film emprunte sa nostalgie, son lyrisme et le thème du regard sur des êtres en devenir.
A l’écart du monde des adultes, les adolescents font et défont les règles de l’amour et de l’amitié, se perdent dans les contradictions inhérentes à leur âge. Cela occasionne des scènes déconcertantes, assez longues par instants, mais justifiées par le regard de Ma Xia Jun sur ces souvenirs, fragmentaire et incertain. « Ma mémoire me joue des tours », dit-il, et la scène qu’il nous donne à voir est placée sous le signe du soupçon quant à sa véracité. Le motif du voile, du rideau qu’on tire, du cliché photographique qu’on dévoile et du lit à baldaquin dans les tulles duquel on va s’enrouler file la métaphore de ce rapport complexe au souvenir. Lors d’une scène, le personnage et ses amis passent derrière l’écran de toile tendu qui diffuse un film à la gloire de Lénine : cet envers de l’histoire, cette recherche d’une vérité sans certitude de l’obtenir est l’enjeu véritable du film. A l’échec de l’authenticité, le personnage et le réalisateur substituent la beauté de moments parfaits et la tristesse insondable de douleurs adolescentes, kaléidoscope d’un passé vecteur d’une écriture fragmentaire et touchante.

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