La fin justifie les moyens

Avis sur Spider-Man

Avatar Fritz_the_Cat
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La scène débute au bout d'1h45mn et 50s de projection, après que Spider-Man a déposé le cadavre du Bouffon Vert/Norman Osborn chez lui, sous les yeux de son fils Harry.

Tout commence par un fondu enchaîné (maison des Osborn/cimetière) mêlé à un panoramique vertical sur les branches dénudées d'un arbre fatigué par le froid. La caméra cesse son mouvement alors que trois pierres tombales entrent dans le champ en contrebas, formant un lien invisible mais évident avec les trois personnes que l'on distingue en arrière-plan : Mary-Jane Watson à droite, Harry Osborn à gauche et enfin Peter Parker/Spider-Man, au centre, qui se dirige vers son ami endeuillé. L'enterrement a déjà eu lieu. Nous n'y avons pas assisté. Ce que l'on nous montre, ce sont les conséquences les plus intimes du drame, celles affectant les protagonistes que l'on a suivi. Le format 1.85 employé invite à prendre en compte l'ensemble du cadre, sans imposer un sens de lecture particulier. Ce qui va guider notre oeil se situe dans la composition même : seul élément en mouvement de la scène, Peter Parker attire notre regard durant sa marche vers Harry. Ce dernier est loin de se douter qu'il verra le visage de l'assassin de son père lorsqu'il se retournera.

S'ensuit un dialogue en champ/contrechamp entre les deux hommes où une courte focale constante laisse entrevoir l'arrière-plan derrière chacun d'eux : le corbillard pour Harry, le visage de Mary-Jane pour Peter. Quelques mots échangés où Harry passe le plus clair de son temps à regarder le sol, évitant de croiser le regard de son ami, qu'il dit considérer comme sa seule famille désormais. Ils terminent la conversation en se serrant dans les bras. Peter regarde ensuite son ami s'éloigner vers le corbillard, le tout sous les yeux de Mary-Jane, dont Peter croise le regard avant de s'éloigner à son tour vers l'extérieur du cadre. Il ne cherche pas à rattraper Harry malgré la culpabilité qui le ronge, et s'en va vers un lieu qui nous sera révélé par le second fondu enchaîné de la séquence : la tombe de son oncle Ben, l'autre figure paternelle du film dont Spider-Man/Peter Parker a indirectement causé la mort. Un homme dont la dernière demeure partage désormais ses terres avec celle du Bouffon Vert. La pierre tombale est présentée en plongée, équilibrée par une contre-plongée immédiate sur le visage de Peter. C'est lors du plan suivant que Mary-Jane fait son entrée dans le champ pour rejoindre Peter, plan qui est d'ailleurs le seul de la scène à dépasser l'axe horizontal de référence (1m70). Un moyen comme un autre de bien distinguer la tonalité des deux échanges.

Contrairement au dialogue entre Peter et Harry, MJ prend Peter dans ses bras non pas à la fin mais au début de la conversation. Et contrairement à leur discussion, celle entre la jeune-fille et son sauveur (également découpée dans un simple champ/contrechamp) est captée par une focale de plus en plus longue au fil des répliques, si bien qu'une fois le baiser échangé par les deux personnages, l'arrière-plan est devenu flou, la caméra favorisant la netteté de visages qui occupent la quasi-totalité du cadre. Pour signifier le détachement de Peter face aux avances de sa belle, Sam Raimi lui réserve deux plans où l'espace derrière lui se fait plus distinct, alors que celui dans le dos de Mary-Jane reste toujours aussi illisible.

Une amitié profonde basée sur mensonge + une unhappy end désarmante. S'il a fallu attendre Batman Begins en 2005 pour faire accepter au grand public un traitement adulte des super-héros, Raimi concluait le premier volet de sa trilogie d'une manière tout sauf enfantine. Et c'est sûrement ici, dans ce monologue final, que la voix-off (utilisée dès le prologue) prend tout son sens. Condamné à jongler entre deux identités, le super-héros est souvent voué à une existence où il n'accomplit rien pour lui-même. Sam Raimi l'a bien compris, traduisant sans autre artifice le dilemme qui tiraille son protagoniste : c'est ainsi que sur le fameux "Who am I ? I'm Spider-Man", il accole une transition aussi fluide que rapide (le troisième et dernier fondu enchaîné de la scène, en fait une authentique succession de deux plan distincts au sein du même cadre), prémisse d'un mouvement final grandiose où les choeurs de la bande-originale reprennent le dessus.

En l'espace d'une scène morcelée en trois étapes décisives dans l'évolution du héros, Sam Raimi aura fait de son expressivité formelle la meilleure alliée des non-dits, des renoncements et de la peine qui agitent son trio vedette, chacun allant supporter dans son coin le poids de sa propre solitude.

Pour peu que vous ne soyez pas allergique aux super-héros et aux histoires d'amour impossibles, l'enchaînement de ces deux passages aux tonalités antinomiques (deux dialogues sans fioritures + un plan-séquence vertigineux), où Raimi passe d'une grammaire cinématographique à son contraire, a vraiment de quoi vous laisser des étoiles dans les yeux. Intelligence du découpage, choix musicaux impeccables, montage tout entier au service de l'émotion...et la silhouette d'une jeune-fille qui fond doucement en larmes, abandonnée entre deux pierres tombales. J'avais 14 ans au moment de la séance. Je tombais alors fou amoureux d'une comédienne que je m'étais déjà promis d'épouser depuis Virgin Suicides, et je découvrais mon premier Sam Raimi. Si j'ignorais qu'un film avec un ado en collants aux couleurs du drapeau US pourrait un jour me tirer une larme, j'appris également que le corps humain peut supporter bien plus de frissons que ne le disent les manuels médicaux.

Ricanez donc ennemis d'Hollywood, mais quand une grosse machine de guerre ouvre son coeur de façon aussi sobre et virtuose (qui plus est portée par des comédiens à la hauteur), aucune envie de jouer les cyniques, juste celle de se laisser emporter. Car si le blockbuster est bien une discipline où le spectacle prime avant tout, c'est bien parce qu'image et son (les deux composantes essentielles du cinéma, non ?) y règnent sans partage, pour le meilleur et pour le pire. La différence, ici, c'est que Sam Raimi croit en ses personnages, mesurant à ce point ses effets qu'il transforme le plus américain des divertissements estivaux en un festival de virtuosité filmique et de candeur majestueuse.

En revoyant le long-métrage aujourd'hui, rien n'a changé : oui, le costume du Bouffon Vert est un peu limite. Oui, certains SFX auraient mérité une post-prod plus consistante. Oui, la naïveté du film pèche parfois par excès. Mais oui, mille fois oui, ce fameux final continue de tout emporter sur son passage. Un exploit qui sera réitéré par l'épilogue de Spider-Man 2, dont le format cette fois-ci en cinémascope donnera à Raimi une nouvelle occasion de rendre à ses personnages live toute l'émotion que leurs avatars sur papier lui ont apporté étant gosse.

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