Entre réalité et illusion(s)

Avis sur Sucker Punch

Avatar Lamortsure
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Enfin ! Pour son cinquième long-métrage et huit ans après son début de carrière dans le cinéma, Zack Snyder réalise son premier film basé sur un scénario entièrement original bien que très référencé : Sucker Punch. En étant à la fois réalisateur, co-scénariste et producteur et avec l'aide d'un confortable budget de 82 millions de $, Snyder a donc pu livrer son projet sans doute le plus personnel qui a divisé les foules comme aucune autre de ses œuvres.

D'ailleurs, on peut presque prévoir si l'on appréciera ou non le film dès l'introduction tant celle-ci retranscrit bien l'essence du film. En effet, s'ouvrant comme une scène de théâtre et avec la voix off de Babydoll, l'héroïne, l'intro nous renseigne ensuite sur ce personnage et différents événements qui lui sont liés : la mort de sa mère, le meurtre accidentel de sa petite soeur en essayant de la protéger de leur beau-père, son internement forcé dans un asile psychiatrique afin d'y subir une lobotomisation. Grâce à l'usage d'ellipses et d'un montage ingénieux et supportée par une direction artistique sombre et stylisée, l'introduction arrive donc à montrer tout cela en plus de souligner la détermination ainsi que la nature protectrice de Babydoll, et cela sans aucun dialogue !

C'est donc une fois Babydoll arrivé dans l'asile que l'histoire débute réellement. L'héroïne y découvre un environnement glauque et froid et, étant sur le point d'être lobotomisée, elle matérialise un nouvel environnement grâce à son imagination : un cabaret. Dans celui-ci, les jeunes filles sont obligées de danser pour les hommes venus les voir et Babydoll y fait aussi la rencontre de quatre autres filles : Sweet Pea, Rocket, Blondie et Amber. Ce scénario va donc donner au film l'occasion d'aborder différents thèmes (y compris la prostitution ou encore l'aliénation par le travail même s'ils sont traités en filigrane) bien qu'il se concentre principalement sur les liens entre imagination et réalité. On sent aussi une volonté de faire une mise en abyme, d'une part pour faire l'éloge du cinéma en tant qu'échappatoire à la réalité et d'autre part pour faire prendre conscience au spectateur de la vision de la femme dans beaucoup de films d'action, souvent réduite à une faire-valoir sexy, mais cette mise en abyme n'est pas vraiment mise en valeur. C'est d'ailleurs le principal défaut de Sucker Punch : son manque de clarté et de pistes d'interprétation explicites dans son scénario, mais j'y reviendrai plus tard.

Revenons donc à la situation de nos cinq héroïnes dans le cabaret. Tout d'abord, la réalisation de Zack Snyder, toujours aussi travaillée et diversifiée, établit un contraste saisissant entre le monde réel (la photographie verdâtre et froide de l'asile) et le monde imaginaire, qui apparaît de prime abord gai et coloré mais qui cache finalement une vérité bien plus sombre. Cela est d'ailleurs bien illustré dans un montage parallèle renvoyant à une scène de comédie musicale où on nous montre d'une part la scène, sur laquelle les danses et les couleurs magnifiées par la réalisation font croire à un monde idyllique, et d'autre part les "coulisses", où l'on découvre l'envers du décor : en plus de danser le soir, les filles du cabaret ont un travail éprouvant le jour ; le cabaret est un lieu de dépravation ; des invités agressifs sont présents...

Passée cette scène, nous voyons que Babydoll va devoir apprendre à danser. Cependant, en lieu et place d'une danse, le film choisit plutôt de montrer que Babydoll matérialise encore une fois un autre environnement à travers son imagination : un lieu enneigé tout droit issu du Japon féodal. Là, elle apprend par un homme qu'elle doit récupérer trouver cinq objets dont un secret afin de s'échapper du cabaret : un lien est donc établi entre le premier et le deuxième niveau d'imagination. Babydoll va ensuite être mise à l'épreuve face à trois samouraïs géants, ce qui va donner lieu à la première scène d'action du film. Très impressionnante et toujours lisible, celle-ci profite de chorégraphies bien trouvées et d'effets spéciaux nombreux et maîtrisés, tout cela servi par des plans iconiques, des cadrages et des mouvements de caméra ingénieux et un montage dynamique sans être épileptique ! Par ailleurs, à la fin de ce combat épique, nous découvrons qu'imaginer celui-ci a permis à Babydoll de livrer une danse remarquable.

Résolue à trouver les divers objets nécessaires à sa fuite du cabaret, Babydoll convainc les quatre filles qu'elle a rencontrées à l'aider. Pour les trois premiers objets, il est donc décidé que, dans le cabaret, une fille se charge de récupérer un objet tandis que Babydoll fait diversion en dansant afin d'attirer entièrement l'attention des personnages. On ne verra cependant jamais de danses mais plutôt trois scènes d'action, une pour chaque objet donc. Si elles se suivent, ces scènes ne se ressemblent pas. En effet, la première scène revisite la première guerre mondiale en lui donnant un aspect steampunk (des méchas et des soldats allemands tenus en vie grâce à des machines à vapeur et étant présents) alors que la deuxième tire son influence de la fantasy avec ses forteresses, ses orcs et ses dragons. Extrêmement réussie et haletante, la première séquence parvient toujours à retenir l'attention grâce à la nervosité de ses combats et un déroulement très fluide, à l'inverse de la seconde qui se révèle peu palpitante, sans doute à cause de chorégraphies peu dynamiques et d'un univers impersonnel. Il n'en reste pas moins l'impression d'avoir vu un véritable ballet meurtrier dans ces deux scènes, impression renforcée par la musique, réinterprétant des chansons populaires tout comme Babydoll réinterprète la réalité, ainsi que par le plan-séquence virtuose - multipliant les ralentis, les lens flares et les mouvements de caméra acrobatiques - de la troisième scène (certes aidé par la magie du numérique), qui prend d'ailleurs place dans un train dans un univers de science-fiction. Ces scènes d'action permettent donc à Zack Snyder de retranscrire ses références geek avec plus ou moins de subtilité et de réussite tout en proposant un divertissement généreux, varié et élaboré pour le spectateur ! De plus, elles donnent aussi au film l'occasion de montrer l'importance des liens entre les deux niveaux d'imagination, en particulier durant la scène mêlant la subtilisation mouvementée du couteau du cuisinier et la mission du train.

Arrivent ensuite les scènes finales où se succèdent les meurtres de plusieurs personnages importants et où pleuvent les révélations et les dialogues/monologues (Babydoll en voix off) sujets à de nombreuses interprétations qui pourront ébranler ou perdre les spectateurs les moins attentifs. Des moments forts du film donc, certains étant supportés par un montage sonore incisif (notamment pour les meurtres), d'autres encore bénéficiant d'une direction artistique magnifique rapprochant certains plans d'un tableau. Cependant, comme je l'évoquais précédemment, si les différents twists, révélations et dialogues finaux apportent une profondeur et une richesse d'interprétation inattendues au film (il suffit de voir les nombreuses analyses trouvables sur les blogs par exemple), ils empêchent aussi au film d'être clair dans sa démarche.

En effet, faut-il y voir une ode au "pouvoir" de l'imagination ou bien le film cherche-t-il à montrer qu'il vaut mieux affronter la réalité plutôt que de chercher à s'y échapper virtuellement ? De même, faut-il voir dans ce film un hommage au cinéma, aux univers geek ainsi qu'une portée féministe ou plutôt une critique acerbe et hypocrite des blockbusters ne cherchant qu'à divertir à grands renforts d'effets pyrotechniques et mettant en scène des filles sexy pour le seul plaisir du spectateur masculin ? Les rôles masculins du film étant d'ailleurs tous, sauf un, dégradants pour l'image de l'homme, ceux-ci étant agressifs et lubriques. Ainsi, plus globalement et à travers une symbolique riche (figure christique de Babydoll, parallèle entre la lobotomie et l'acte sexuel...), le film délivre-t-il un message pessimiste ou optimiste ? Tout cela (et sans doute plus encore) est laissé à la libre interprétation du spectateur.

Cependant, au-delà de ça, le film fait réfléchir et on sent que Zack Snyder a voulu proposer un scénario ambitieux et personnel bien que maladroit et c'est après tout ce qui est le plus important, du moins à mon sens. De plus, même en prenant Sucker Punch au premier degré, il est toujours possible d'apprécier le spectacle esthétisé proposé par Zack Snyder ainsi qu'une réalisation et une photographie variées et audacieuses !

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