Autant en emporte le style

Avis sur Tel père, tel fils

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Film après film, Kore-Eda n'en finit plus de nous convaincre de sa capacité à évoquer l'essentiel à travers le trivial, à aborder les sujets les graves ou les plus sérieux à partir du classique ou de l'anodin. Avec Tel père, tel fils, il parle une nouvelle fois de la famille afin de mieux parler de la société nippone, il esquisse la relation père/ fils uniquement pour mieux portraiturer la figure paternelle, et il ne se prive pas de jouer avec les stéréotypies afin de mieux sonder l'intime de chacun... 

Car, mine de rien, notre homme va très loin dans sa démarche, malmenant ses personnages en profondeur, testant les limites de leur moralité et les poussant jusqu'au seuil de la cruauté : dans Tel père, tel fils, on éprouve du dédain pour plus petit que soi, on est prêt à lâcher son fils sous prétexte que celui-ci ne nous ressemble pas assez, on envisage même l'hypothèse de pouvoir acheter un enfant afin de composer la plus parfaite des familles. Tout cela peut paraître excessif, voire grossier... Et pourtant, tout fonctionne à merveille car son style, tout en justesse et en modestie, lui permet d'aborder tout, même l'improbable, et de gagner immanquablement le cœur du spectateur.

À partir d'un argument rappelant La vie est un long fleuve tranquille ou Le prince et le pauvre, Kore-Eda nous questionne sur les notions d'hérédité, de famille ou d'éducation : Qu'est-ce que le lien familial ? Est-ce celui du sang ou celui qui se crée à travers l'éducation ou le temps investit en commun ? L'individu se définit-il à travers ses gènes ou son éducation ? Pour mener à bien son raisonnement, il place au centre de son récit deux familles parfaitement antagonistes afin d'étudier leur divergence : d'ordre sociale tout d'abord, avec une famille issue d'un milieu aisée et une autre beaucoup plus modeste. Sur le plan culturel également, avec le rapport de forces en tradition et modernité. Il en découle, bien évidemment, une interrogation sur les principes éducatifs à adopter à l'égard de nos rejetons : faut-il imposer un cadre strict ou, au contraire, être bien plus laxiste ? Il faut reconnaître que la démarche du cinéaste n'est pas exempte de tout reproche : car, outre les traits de caractère un peu caricaturaux, Kore-Eda a un peu trop tendance à pointer du doigt les dysfonctionnements de la famille aisée et repousser le cas de la famille modeste en toile de fond. Le propos est parfois maladroit, voire un peu simpliste, comme avec cette réflexion qui se conclut par un : "on ne pourra jamais vous remplacer dans votre rôle de père".

Ce sont en quelque sorte les limites du film, mais fort heureusement Kore-Eda a le bon goût de ne pas en rester là : il n'impose aucun point de vue, tout comme il ne juge pas ses personnages, et il va même nuancer fortement son propos en nous faisant partager les doutes qui gagnent le personnage principal. Ce dernier, en effet, voit peu à peu ses certitudes s'envoler, ce qui va le conduire à ravaler son orgueil et à se redéfinir comme individu : avant d'être un père, ou un dirigeant, il faut qu'il accepte sa condition de fils, il faut qu'il accepte ses origines.

Mais ce qui sauve surtout le film, c'est le style adopté par Kore-eda : comme pour Nobody Knows ou I Wish, il s'emploie à exalter l'humanisme de ses personnages, les filmant longuement, au plus près des corps, afin de mettre à jour leur fêlure et leur grandeur d'âme. Comme d'habitude je dirais, il en fait un peu trop, étirant artificiellement ses scènes...mais que voulez-vous, il les aime tellement ses personnages, qu'il veut nous faire partager l'affection qu'il éprouve pour eux. Et sur ce point il y arrive fort bien, puisque tout ici n'est que douceur, tendresse et retenu de vigueur. Même dans les moments les plus violents, même dans les passages les plus forts. Alors même si Tel père, tel fils manque parfois d'unité, on ne peut que se laisser charmer par cet univers finalement si enfantin. Comme pour reprendre à son compte l'adage voulant que la vérité sorte de la bouche des enfants, le cinéaste confie les clefs de son film à ses hommes, hauts comme trois pommes : comme lors de cette scène où père et fils discutent en suivant des chemins parallèles. La voix de la raison devrait provenir de la bouche de l'adulte, or elle est prononcée par le gamin qui prend soudainement une hauteur toute symbolique. La vérité nous semble simple comme le discours d'un enfant. Le cinéma de Kore-eda, lui, ne nous apparaît que plus sincère.

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