La ballade de l’indicible

Avis sur Tempo di viaggio

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Pour qui s’intéresse de près à la carrière du maitre Russe, Tempo di Viaggio est un apport précieux : documentaire coréalisé avec Tonino Guerra, scénariste du futur Nostalghia, il revient sur le processus de création de ce film.

C’est avant tout un road movie qui suit les deux auteurs dans les repérages de l’Italie, décor du film à venir. Le sujet est sensible, puisqu’il s’agit du premier film en dehors de la mère patrie Russe pour Tarkovski, qui n’y mettra plus jamais les pieds. Son regard oscille donc entre émerveillement pour la contrée méditerranéenne baignée de lumière et rupture avec la terre natale ; l’occasion pour lui d’évoquer sa carrière, et de parler à son coéquipier comme il le ferait lors d’interview. On apprend ainsi son rapport problématique aux genres, un formatage qu’il conteste pour favoriser une approche plus personnelle. Il revient à ce sujet sur Solaris et Stalker, expliquant que le premier sacrifie encore trop au code de la SF, tandis que le suivant lui appartient davantage, car il assume pleinement sa dimension d’œuvre philosophique. Il évoque aussi son admiration pour certains cinéastes, de Bresson à Bergman en passant par Fellini et Vigo, et des projets auxquels il a renoncé, comme ce récit d’un homme qui brûle sa femme pour lui avoir menti, ou la quête d’un autre qui chercherait la dépouille de sa mère pour pouvoir lui offrir une pierre tombale.

Se laissant aller à la langueur italienne, le réalisateur parcourt les espaces et devient, le temps de quelques séquences, un double des personnages qu’il a si intensément filmés dans les intérieurs de pierre ou parmi les architectures sacrées.

L’œuvre fonctionne aussi comme un work in progress, et permet de déceler quelques techniques d’écriture du cinéaste, qui œuvre surtout ici par imprégnation : des lieux, d’une atmosphère et de discussions à bâton rompu avec son acolyte, Tonino Guerra, à qui l’on doit es scenarii des plus grands réalisateurs italiens comme Fellini, Rosi ou Antonioni. Le génie du lieu n’est d’ailleurs jamais aussi fertile que lorsqu’on lui en interdit l’accès, à l’image de cette porte fermée d’une bâtisse dans laquelle se trouve un carrelage emprisonnant des pétales de roses.

Le mystère demeure, bien entendu, et ce n’est que par bribes très fugaces qu’on accèdera au réel processus d’écriture. Ce qui importe, c’est d’approcher ce cœur dense du poète, qui laisse l’indicible du monde s’écouler sur lui pour tenter d’y greffer ses mots, et, surtout, plus tard, ses plans.

Pour un cinéaste obsédé par la question du déroulement temporel à l’écran (conception très largement développée dans son recueil d’article, Le Temps scellé) Tempo di Viaggio est une œuvre en adéquation avec son esthétique : ou comment, au fil d’un déplacement géographique et d’instants suspendus, se dessine la cartographie créative du sculpteur du temps.

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