TENET, une brève histoire du temps

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Critique parue sur le site Underlined.fr

Messie annoncé des salles obscures , hybridation fantasmée entre Inception et James Bond, histoire de sauvetage du monde à base de bidouillage temporel... Projet ambitieux, TENET semble dès sa sortie étiqueté par tout un ensemble d'adjectif : dense, riche, complexe, pompeux, superficiel, époustouflant, cryptique, les adjectifs ne manquent pas. Nolan est-il allé trop loin, ou réalise t-il un nouveau coup d'éclat à Hollywood ? Quel équilibre trouve t-il entre divertissement populaire censé ramener au cinéma les foules (un enjeu presque extérieur au film, quasiment achevé au début de la crise du Covid-19) et exploitation d'un concept (l'inversion du temps et son rembobinage) dont le traitement cinématographique est autant casse-gueule qu'intéressant ?

Au premier abord, TENET semble cocher toutes les cases du film d'action hollywoodien contemporain : on y suit un protagoniste issu du monde de l'espionnage international chargé d'empêcher une Troisième guerre mondiale, projet néfaste commandité par un milliardaire russe. S'il serait facile de faire peser l'aura de James Bond ou autre Mission Impossible sur l'intrigue du film, c'est sans compter la particularité scénaristique de TENET, et pas des moindres : protagoniste comme antagoniste se servent de technologies futuristes pour inverser le temps. Les balles voient leur trajectoire partir de l'impact jusqu'au canon du pistolet, les bateaux drainent à eux les vagues, les personnages courent à reculons... Entre scènes d'actions d'une efficacité redoutable et moments de répit nous permettant de contempler ce monde tournant à l'envers, Nolan se la joue prestidigitateur. Il saisit l'incrédulité du spectateur (dont les facteurs cognitifs se trouvent perturbés par cette inversion temporel, si peu naturel) pour l'émerveiller, lui jouer tour de magie sur tour de magie sans foncièrement lui expliquer les coulisses de l'attraction. Tout au mieux il concède une explication scientifique par-ci par là pour justifier tel ou tel phénomène.

Car TENET fait peu d'effort pour conforter le spectateur : à ce dernier de s'investir, de suivre et comprendre les explications des différents personnages, de relier les différents éléments entre eux, et tant pis s'il décroche. Derrière son vernis spectaculaire, TENET est rugueux, froid (à l'image du protagoniste de l'histoire - incarné par le très convaincant John David Washington-, qui semble assimiler toutes ces découvertes temporelles sans broncher, presque comme une évidence).

Du fait de cette opacité, TENET s'est vu taxé de production prétentieuse et inutilement compliquée par une bonne partie du public. C'est une lecture qui pourtant ne semble pas saisir la pertinence de la proposition de Christopher Nolan : si TENET paraît cryptique, c'est surtout qu'il est radical dans le traitement de son idée phare. Le film gravite autour de ce concept de « l'effet qui précède la cause » (à l'inverse de notre monde ''normal'' où la cause précède l'effet). Or cela ne s'arrête pas à quelques idées de mise en scène, mais impacte toute la structure narrative du film et même le travail sur la perception et le ressenti du spectateur. On est mis face à des scènes d'actions dont on ne comprend pas de prime abord les motivations les amenant (qui sont les effets des enjeux scénaristiques) ; et c'est ensuite que les explications (les causes donc amenant à ces-dites scènes d'actions) nous sont fournis. Autrement dit, les causes (scènes d'actions) sont présentés avant les effets (les décisions des personnages, l'explication de leur plan).

Cela correspond également à la division du film en deux parties relativement identifiables. Dans la première (une bonne heure et demie), Nolan dispose plusieurs éléments (des objets, des allusions dans les dialogues) dont où soupçonne l'importance dans le scénario, mais que l'on ne peut encore comprendre. La seconde partie elle consiste en un grand retour en arrière où le film revient sur sa première partie pour enfin expliquer et dévoiler le sens de tous ces mystères (oui, Nolan semble apprécier l'utilisation frénétique des ''fusils de Tchekhov''). La structure du film est dynamisée ainsi par la cohabitation de deux unités temporelles au sein du film : une unité de temps de la narration, classique, soit celle où l'intrigue évolue de façon linéaire, à coup de twists et autres révélations ; et une unité de temps de la mise en scène (à défaut d'un terme plus élégant), elle discontinue, en ne cessant de faire des allers-retour entre écoulement du temps classique et écoulement du temps inversé. En résulte un film en mouvement permanent, dynamique, qui parvient à faire évoluer son récit de façon cohérente et maîtrisé tout en restant spectaculaire.

Évidemment cela ne doit pas occulter les quelques facilités d'écritures que se permet le film. Si l'on retrouve ce côté ''grand tour de magie'' tel que décrit plus haut, où le ressenti prime sur la compréhension, les ficelles sont parfois trop grosse. Le dernier quart du film semble se complaire dans une débauche d'action certes impressionnante techniquement mais vite épuisante, et la fin en générale semble enfiler quelques dernières explications au chausse-pied. Et même cette approche radicale du concept d'inversion de temps à un contre-coup : le risque d'épuiser le spectateur, de mettre de côté celui qui ne parvient pas à dépasser l'apparence froide du film. Malgré tout (et si crier au génie semble être excessif), TENET reste un très bon film, à la fois efficace, dense et cohérent ; surtout, il faut reconnaître à Nolan l'audace d'assumer son concept jusqu'au bout, au risque de se froisser avec une bonne partie du public que l'on saura être présent pour un projet de cette envergure.

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