Inside Cuckoo's Nest

Avis sur Titicut Follies

Avatar gallu
Critique publiée par le

Titicut follies est le premier film réalisé par le célèbre documentariste américain Frederick Wiseman, en 1966. Il prend pour sujet les patients/détenus du Massachusetts Correctional Institution de Bridgewater.

Le film a été interdit aux Etats-Unis de 1967 à 1991, à la suite d'un procès intenté à Wiseman par le Commonwealth du Massachusetts, qui a accusé l'auteur de s'être immiscé dans l'intimité des détenus (invasion of privacy) et d'avoir trahi un « contrat oral » permettant à l'état le contrôle éditorial du film. Le juge a alors qualifié le film de « cauchemar d'obscénités macabres ». Titicut follies est effectivement un film très éprouvant et choquant visuellement : il nous montre des individus tourmentés et humiliés, souvent complètement nus.

Wiseman est le documentariste qui a le plus scruté les institutions : hopitaux, prisons, services sociaux, centres de recherche... Il s'est penché sur tout un ensemble de structures sociales légitimes qui imposent aux individus leur autorité, qui les contraignent. Dans ses films, Wiseman décrit ainsi la violence sourde de ces systèmes mais également de leurs acteurs. Dans Titicut follies, Wiseman nous présente des patients/détenus malmenés par les gardiens et décisionnaires de l'institution. On voit notamment un vieil homme harcelé par ses gardiens, qui le tourmentent en lui posant toujours les mêmes questions :

« Je voulais montrer la façon dont il était traité parce que cela était indigne d'un être humain, quel que soit le crime qu'il ait commis. Je ne comprenais pas pourquoi les détenus étaient toujours nus (...) La raison véritable de leur nudité était qu'il était plus facile de les gérer ainsi. Certains étaient incontinents et il déplaisait aux gardiens de les déshabiller de leurs vêtements puants » (1)

Le film nous donne à voir la scène la plus représentative de la violence du pouvoir institutionnel : un jeune homme explique devant une commission de médecins que son état empire à cause de sa médicamentation et de sa détention au milieu de fous. Il explique être rationnel, logique et demande à être renvoyé dans un centre de détention où il pourrait retrouver une tranquillité. Le « jury » le méprise ouvertement, ne doutant pas un seul instant de la déviance et de la folie de l'homme qu'ils ont en face d'eux, un homme qui semble au spectateur être tout à fait raisonné. Une fois le patient/détenu parti, le jury délibère avec condescendance, aliénant l'individu en apposant sur ses paroles et son comportement un jargon psychologique et scientifique légitimant sa détention. Le chef du jury conclue que la meilleure solution à son cas est d'augmenter sa dose de tranquillisants ! Plus tôt, le même jeune homme défend son cas dans la cour de l'hôpital/prison auprès du médecin référent, expliquant qu'il n'a pas sa place dans cet établissement au milieu des fous. Il est également dans cette scène très convaincant et le spectateur s'identifie fortement à lui, un jeune homme emprisonné là depuis plus d'un an, qui semble vivre un véritable cauchemar. A nouveau, l'autorité face à lui se montre dénigrante, et ne sait pas répondre à ses accusations et interrogations : le médecin, dans cette scène, apparait comme moins rationnel et compréhensible que le malade/prisonnier. La violence est sourde : la coercition est incroyablement forte, mais banalisée, presque invisible. Le film met le spectateur dans une insécurité totale, il le projette dans des situations de violence institutionnelle dont il est impossible d'échapper et qui peuvent s'abattre sur chacun de nous. A ce titre, le film rappelle beaucoup 10ème chambre, instants d'audience de Depardon, et notamment sa séquence finale.

La réalisation de Wiseman sur ce film est particulièrement nerveuse et moderne. Le réalisateur capte toutes les actions à hauteur d'yeux et sur des plans mobiles et serrés, nous immergeant dans les scènes comme si nous y étions. Cette immersion est renforcée par les parti-pris de Wiseman, qu'il conservera toute sa carrière : pas de voix off, ni d'intertitres, pas de dialogues d'exposition, peu d'éléments explicatifs et contextuels. Le spectateur doit faire sens de ce qu'il voit seul.

Une scène particulièrement marquante nous montre un homme qui a refusé de s'alimenter et que l'on a entubé par le nez pour le gaver. Wiseman a entrecoupé les images de l'entubage de celles, postérieures, du même individu mort, lavé et préparé à la morgue. Cette scène est symptomatique du cinéma de Wiseman, qui qualifie volontiers ses œuvres de « fictions de réalité ». Le réalisateur part effectivement de matériaux de base, de ses séquences, pour générer un discours proche des narrations du cinéma fictionnel. Titicut folies commence par exemple par une scène de fête où l'on découvre un homme en maitre de cérémonie, sur scène, racontant une blague après une séquence chantée. Wiseman juxtapose cette image festive à une scène brutale, montrant une pièce où errent des patients/prisonniers nus et où l'on retrouve notre maitre de cérémonie en gardien de prison grimaçant et renfermé. Le terme « fiction de réalité » (2) révèle ainsi la contradiction entre un matériel de base qui est le relevé brut d'une réalité sociale et sa restitution sous forme montée et orchestrée, qui est le produit d'une construction narrative. Cette contradiction semble faire toute la force dérangeante du cinéma de Wiseman : l'impression de se soumettre à la fois une réalité brute et à une rhétorique.

(1) Interview de Vice / http://www.vice.com/read/doc-v14n9
(2) Documentary Dilemmas: Frederick Wiseman's Titicut Follies de Carolyn Anderson et Thomas W. Benson

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 2024 fois
61 apprécient

gallu a ajouté ce documentaire à 2 listes Titicut Follies

Autres actions de gallu Titicut Follies