Sous les apparences

Avis sur Toni Erdmann

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Qui est-on vraiment sous le masque des apparences et derrière la façade de l'image sociale qu'on veut bien renvoyer aux autres ?
C'est une des questions que pose le film de Maren Ade. Et on peut dire que la réponse ne s'autorise aucune facilité car à question complexe, réponse complexe.

D'abord, le film prend son temps. Il faut pour l'apprécier s’installer dans une durée - 2h40 - et dans le rythme relativement lent de sa narration. Juste ce qu'il faut pour comprendre les subtilités des relations entre les deux personnages principaux.

A gauche, le père. Winfried. Un gros nounous quinquagénaire qui vit seul avec son vieux chien et rend visite tous les jours à sa vieille mère. Farceur et empêcheur de tourner en rond, ses attributs de prédilection sont des accessoires de déguisement et une paire de fausses dents qui lui font une tête à la Jerry Lewis/Mister hyde. Visiblement un drôle de numéro.
A droite, sa fille. Inès. La trentaine, un peu coincée et tirée à quatre épingles, c'est une consultante réputée qui se fait les dents dans le milieu des contrats pétroliers à Bucarest.
Ces deux-là ne sont de toute évidence pas sur la même longueur d'onde, chacun se cantonnant dans son territoire sans désir aucun d'accéder à la sphère de l'autre.
C'est finalement le père qui se décide à découvrir l'univers dans lequel vit sa fille et tenter de répondre à la question qui le taraude : derrière sa réussite professionnelle, est-elle vraiment heureuse ? Le voilà qui débarque sans prévenir à Bucarest.
Le film prend alors la tournure et le ton d'une comédie sociale. Car le père - devenu bientôt Toni Erdmann à la faveur d'une grosse perruque et de ses inséparables fausses dents - va servir en quelque sorte de Cheval de Troie et nous permettre de découvrir de l'intérieur le milieu très fermé du business international où sa fille évolue comme un requin dans l'eau. En l’occurrence un monde d'apparences où chacun tente de se faire mousser et de conforter sa petite place dorée. Un microcosme de privilégiés dont l'objet fétiche est la carte de visite et où le mode de communication est essentiellement constitué d'esbroufe. A ce petit jeu, Toni va s'avérer particulièrement efficace. Son assurance, son humour sans limite et son sens de la comédie vont faire merveille à la stupéfaction d'Ines convaincue que seuls les rapports de force et son lexique de grande école de commerce (quel charabia) peuvent lui ouvrir les portes de futures promotions.
Mais le film, et c'est là toute sa force, ne va pas se réduire à une simple critique des riches par un observateur "normal", détenteur de la "vraie" voie du bonheur. Il ne bascule jamais dans la facilité : ni cynisme, ni manichéisme. Il y a bien un emballage comique autour du télescopage des deux univers, celui du père et celui de la fille, mais l'intention de la réalisatrice va beaucoup plus loin. Car si on y regarde bien, la vie d'Inès n'est pas si vide. Ses relations ne sont pas si inintéressantes. Et sa conscience professionnelle est loin d'être inexistante. Sa souffrance vient davantage, semble-il, d'une difficulté à lâcher prise et à s'ouvrir aux autres, prisonnière qu'elle est de l'image qu'elle s'est construite.
Et c'est l'obstination de Toni à essayer de faire voler en éclat ce mur d'indifférence qui l'éloigne de sa fille qui finira par payer. A l'image de cette scène où Inès réussit littéralement à s'arracher à la robe de soirée qu'elle avait prévue de mettre comme si elle parvenait enfin à changer de peau. La tournure que prend alors la petite réception permet à chacun de se révéler dans la plus grande transparence. C'est le moment où le père, toujours en rupture, apparaît, - vision quasi fantastique - sous une montagne de poils masquant la totalité de son être. Moment précis où sa fille accepte de le reconnaître, et elle, de tomber le masque et de lui témoigner - pudiquement - toute sa tendresse.
L'émotion - intense - succède alors aux rires.

Un très joli film.

Mise en scène : 7/10
Interprétation / personnages : 9/10
Scénario : 8/10

8/10

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