Les Monts Parallèles

Avis sur Twin Peaks : Fire Walk with Me

Avatar toma_uberwenig
Critique publiée par le

Je m'étais abstenu jusqu'alors de faire une critique de Twin Peaks, parce que, comme pour la plupart des films que j'aime à ce point et/ou qui m'ont autant marqué, j'ai peur de ne pas leur rendre justice en péchant par enthousiasme ou volonté d'exhaustivité étouffante - problème de bon nombre des critiques sur les oeuvres de Lynch, très bonnes mais généralement trop longues, à plus forte raison avec une interface comme celle de senscritique qui de permet pas de segmenter le texte correctement -, mais aussi et surtout parce que j'estime que ces films n'ont pas besoin de moi, qu'ils se défendent très bien tout seuls.

Et il y a bien entendu le problème de la hiérarchie par la chronologie, le fil du texte qui place en exergue les premiers éléments abordés au détriment des autres, noyés dans l'épaisseur étouffante du texte. Quand tout est également important, par quoi commencer ?
Par le début pour le coup. Car la véritable clé de lecture de Fire Walk With Me, explicite au possible et pourtant qui continue d'échapper à bon nombre de détracteurs du film, c'est le générique : une télé n'offrant que de la neige - ou des rémanence du bruit de l'univers - se fait détruire avec une violence extrême.
Et tout est dit, la rupture avec la série est consommée, assumée, annoncée, affirmée!
On n'a donc pas affaire à une préquelle traditionnelle, mais une relecture du mythe twinpeaksien.

La ville est différente, plus grande, moins canadienne, le cast de la série est en très grande partie absent. Pourtant un sacré paquet de scènes (plus de 50 minutes!) ont été tournées avec ceux-ci, mais Lynch a décidé de s'affranchir de la série pour en offrir sa relecture et a donc, grâces à ses cojones de titane, osé couper les ponts avec celle-ci, malgré l'assurance d'une levée de bouclier de la part des fans trahis.

J'ai fantasmé longtemps sur ces scènes, et dans un coffret sorti récemment, j'ai enfin pu les voir. Et je suis très content de les avoir vu, mais encore plus content qu'elles ne fassent pas partie du long métrage. La plupart sont pourtant excellentes, mais elles auraient amoindri l'impact du film, sa cohérence de ton, en introduisant le décalage burelesque que l'on peut retrouver dans la série.

L'exemple le plus flagrant est celui du Bang Bang bar, cette magnifique scène ou Laura se fait accoster par la dame à la buche qui lui annonce sa chute de façon métaphorique - les tendres rameaux de l'innocence consumés par le feu qui brûle en Laura - pleure devant la chanson de Julie Crews, pour ensuite retrouver deux clients potentiels pour une partie de débauche. Elle se fait rejoindre par Donna qui décide de suivre Laura dans sa dérive nocturne.
Et en passant par une simple porte, ils basculent dans l'envers du décor, un lieu de débauche, maléfique et sensuel à la fois, surnaturel, une sorte d'interzone où tout devient possible.
Les fans de la série devinent qu'on est passé comme par magie du Bang Bang Bar à ce qui pourrait être une vision revisitée du One Eyed Jack. Ils savent aussi que les deux lieux sont bien éloignés, ne sont pas reliés par une porte magique.
Lynch avait filmé une scène qui explicitait le trajet, scène plutôt bonne de surcroît, mais qui diluait énormément l'impact du basculement d'un plan de réalité à l'autre dans la version finale du film.

Et il en est de même pour toutes les coupes. Lynch a fait le deuil d'une quelconque cohérence vis à vis de la série, et c'est d'autant mieux comme ça, à mon humble avis.

Car le film Twin Peaks nous permet de partager la chute de Laura Palmer, de l'accompagner lors de ses derniers jours vers un funeste destin annoncé d'office, de profiter enfin de la compagnie d'un personnage qui nous a marqué au fer rouge, une présence énorme de par le vide qu'elle crée dans la petite ville de Twin Peaks en disparaîssant, qui était réellement au centre de la série.
Mais il offre une double lecture possible, joue d'une ambiguité sombre, récurrente dans l'oeuvre cinématographique de Lynch.
Laura est-elle "simplement" une fille violée par son père qui a créé l'entité de Bob pour ne pas avoir à faire face à une réalité horrible, violente, et troublante, de par le feu que "Bob" éveille en elle ? Cette vision rationalisante, si elle est à mon avis fausse, est néanmoins suggérée partiellement comme une possibilité dans le long métrage, qui est loin de tout expliquer, certes, mais qui est néanmoins là, à la façon des propositions concernant deux autres long métrages de Lynch, Mulholland Drive et Lost Highway, à savoir

le facile "tout ceci n'était qu'un rêve" de Mulholland Dr, ou la schizophrénie de Fred Madison et de son double fantasmé Pete Dayton dans Lost Highway (même si dans ce dernier, cette hypothèse ne fonctionne que dans une certaine mesure, laissant de grosse zones d'ombre).

Pour ceux qui s'interrogent sur la présence de cette balise spoil, si je la considérais inutile à l'époque de la rédaction de cette critique, de par le coté "confidentiel" et mal aimé du long métrage, qui impliquait généralement que ceux qui avaient vu et aimé FWWM au point d'en lire une critique avaient forcément vu les deux autres films, aujourd'hui, grâce à la magnifique 3eme saison de Twin Peaks, on trouve à nouveau des cinéphiles qui découvrent ou découvriront Lynch à rebours, en partant de Twin Peaks The Return, donc des nouvelles générations qui n'ont pas découvert en direct les oeuvres du cinéaste (qui est resté silencieux pendant une longue dizaine d'année, depuis Inland Empire). D'un mont à l'autre, le même trajet, avec EraserHead en guise de Soleil Noir... Bref, sur les conseils d'un lecteur qui se reconnaîtra, je balise, je balise!

.
Mais une des leçons de Lynch tient aussi dans le fait que les événements, qu'ils soient "réels" ou qu'ils se passent dans l'imaginaire, dans le monde des rêves ou dans la psyché des individus, influent aussi sûrement dans un cas comme dans l'autre sur la réalité vécue.

On trouve aussi au centre de tout un thème récurrent chez Lynch : le Pacte avec le Diable, généralement symbolisé par un objet transitionnel, ici la Bague. Il est suffisamment explicite ici pour que je ne revienne pas dessus - je l'avais déjà abordé dans une courte critique de Mulholland Dr -.

Le thème de la chute de Laura, de la perversion de l'innocence consumée a été très bien évoqué par ThomasBourdier ici : http://www.senscritique.com/film/Twin_Peaks_Les_Sept_Derniers_Jours_de_Laura_Palmer/critique/47194072 donc pourquoi allonger une critique qui l'est déjà un peu trop ?

Donc NON, Fire Walk With Me N'EST PAS une trahison de la série, c'en est une relecture, la réappropriation d'un mythe, un rêve, qui offre finalement beaucoup plus qu'une simple préquelle à qui saura faire l'effort de ne pas y projeter ses propres attentes.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 1026 fois
28 apprécient

toma_uberwenig a ajouté ce film à 9 listes Twin Peaks : Fire Walk with Me

Autres actions de toma_uberwenig Twin Peaks : Fire Walk with Me