Les mains jointes vers le Ciel

Avis sur Une vie cachée

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Que le titre tire ses trois mots du roman Middlemarch de George Eliot ne relève pas de la coquetterie littéraire ; non, ça dit tout. L’article indéfini situe d’emblée les destins que nous allons suivre sous le signe de l’anonymat grandiose, ce même anonymat qui apparaît comme la condition sine qua non du faithfully dans lequel résonne la foi véritable. Car ce que met en tension Une Vie Cachée, c’est avant tout deux modes de croyance définis par leur antinomie : d’une part, le protestantisme vécu à échelle familiale et dégagé de ses lourdeurs théoriques – incarnées en partie par le personnage de Tobias Moretti –, soit une foi qui se ressent à mesure que les pieds foulent la terre ou sont picotés par les blés, que les corps s’enlacent et se baisent, que les mains réunies se lèvent vers le ciel ; d’autre part, le nazisme qui s’enracine dans une violence protocolaire déshumanisante et qui a besoin d’objets matériels pour s’exprimer : drapeaux, saluts, costumes et insignes militaires.

Et s’il oppose sur le plan physique et visuel ces deux réseaux de croyance, Terrence Malick va plus loin, construit par sa mise en scène un rapport à l’espace nettement différencié, traduction par l’image et le mouvement de la Weltanschauung propre à chaque camp. Franz Jägerstätter et sa famille sont en communion avec le ciel et la terre, leur rapport au monde se manifeste par sa verticalité, si bien que l’époux disparu se réincarne dans les montagnes ; il reste à jamais, pour les siens, un roc. En revanche, les officiers nazis organisent l’espace selon un découpage horizontal et chiffré : des condamnés à mort sont alignés sur un banc, deux étages d’une prison se superposent, puis ce sont leurs portes ornées d'un numéro. Le salut hitlérien regarde devant soi, les mains du croyant contemplent l’au-delà. La campagne autrichienne ne connaît pas le nombre, elle sème par poignées, elle cueille elle ramasse elle épluche elle décortique. La ville, quant à elle, on y entre en donnant son nom à un soldat qui l’inscrit minutieusement sur sa feuille. Et la paperasse ne fera que croître, jusqu’au tribunal. Légèreté des corps dans un décor de rêve, pesanteur de l’enchaînement.

S’il est une fresque historique où s’affrontent liberté intérieure et soumission extérieure, Une Vie Cachée est avant tout un drame climatique et mystique qui plonge son personnage principal dans les tourments d’une foi qu’il n’a pas choisie et dont il ne peut se soustraire. Les agissements de Franz, nous les saisissons sans véritablement parvenir à les comprendre : pourquoi s’accrocher ainsi à ses convictions de justice et d’équité alors qu’il suffit de feindre, de rentrer dans le rang ? Cette interrogation en dit long sur notre aliénation, du moins sur notre propension à courber l’échine devant la contrainte afin de ne pas en subir les conséquences. Aussi l’entêtement de Franz traduit-il la démarche artistique du cinéaste qui trouve ici l’occasion d’affirmer l’engagement de son geste. Filmer les champs, les forêts dans le brouillard, l’onde, ce n’est pas de la paresse. Ou un tic qui signerait la toile du maître. Non. C’est un acte de foi, un cri de révolte lancé à l’encontre des asservissements et des servitudes. Malick pense le retrait non pas comme le conservatoire d’une lâcheté, mais au contraire comme le lieu d’une retraite où méditer sur le monde, où transmettre et ainsi sauvegarder un art de croire et de vivre en accord avec la nature et les besoins de chacun.

Cette retraite, ou « vie cachée », n’a pas d’endroit strictement délimité : la campagne se mue rapidement en champ de bataille sur lequel l’épouse et sa famille subissent les assauts répétés de la rumeur, la ville vit au rythme des sirènes et des bombardements. La seule nécessité de la retraite réside dans l’amour porté à son prochain, dans ce baiser entre un mari et une femme ou entre deux condamnés à mort attendant leur exécution. Plus largement, la « vie cachée » perdure aussi longtemps que les corps se touchent, se réconfortent, s’unissent en somme, cessant alors d’être des automates. Le montage privilégie des plans brefs et coupés avec suffisamment de netteté pour créer un rythme saccadé : des poussières d’instants existentiels germent sous nos yeux, ne prétendent guère épuiser la vitalité de ceux qui les soufflent. Rares sont les œuvres à réussir l’illusion d’autonomie de leurs protagonistes, cette impression que la caméra n’a su saisir que des bribes d’une vie qui continue encore là maintenant. Entre les coupes, entre les fondus au noir, du temps humain.

Avec Une Vie Cachée, Terrence Malick raccorde la foi à ce qu’elle a de plus solitaire et paradoxalement de plus communautaire, rappelle que la vie ne vaut que par le sens qu’on veut bien lui donner puis défendre, au prix fort s’il le faut. La sublime partition que compose James Newton Howard emporte vers les sommets une œuvre suffisamment majestueuse et virtuose pour saisir les reflets d’au-delà dans les paysages qu’il capte, dans les figures qu’il embrasse, dans le mouvement avec lequel il communie.

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