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Nous y voilà. Presque 170 ans depuis la fin de la Guerre de Crimée, où la caméra de Roger Fenton donne naissance au reportage de guerre, et c'est aujourd'hui sur ce même sol que l'image de guerre se réinvente. Les steppes des Cosaques sont maudites.


Pendant longtemps, l'image de guerre a oscillé entre propagande et témoignage. Mais la Guerre du Golfe de Bush père donne naissance à un nouveau mythe - celui de la guerre propre, chirurgicale, aseptisée. L'invasion devient alors le nouveau rendez-vous du 20h, relayée et commentée en live sur CNN : on y voit des cartes, des explosions filmées du ciel, mais jamais les corps. Le mythe a persisté pendant toute la guerre contre la terreur ; l'hélicoptère de combat en haute altitude qui surveille et tue sans être vu, la méticulosité du drone Obamien qui chasse sa proie dans les plus sombres recoins. C'était la fin des guerres sales d'antan.

Ici, le mythe est brisé. C'est la moitié d'une escouade qui brûle dans un blindé au milieu du no man's land, les survivants qui rampent vers des tranchées boueuses, la fumée qui avale tout, les forêts au sol autant jonché de branches que de cadavres.


Le premier documentaire de Chernov était centré sur les civils qui survivaient dans la ville assiégée de Marioupol. Mais la guerre a changé. Bientôt quatre ans que cette "opération militaire spéciale" dure, et les défenses héroïques des premiers mois se sont mutées. Maintenant le sang coule pour des villages en ruines, dans le maigre espoir que les "pidoras" d'en face ne les auront pas. Ils bravent l'enfer sur terre pour hisser le drapeau bleu et jaune sur un bâtiment effondré - et se filmer en le faisant, histoire que la victoire existe au moins quelque part.

Chernov recueille la parole des soldats tout au long de son chemin vers Andriivka. Un le vanne sur son université, rivale à la sienne, un autre songe à sa femme et au tabac qu'il fumera en sortant d'ici, tandis que Fydia, son guide vers Andriivka, se rattache à l'espoir de voir un jour toutes ces ruines reconstruites. Des volontaires, jeunes - avec qui on a très bien pu faire des games sur Counter-Strike il y a quelques années. La voix off nous informe le plus souvent qu'ils mourront quelques mois plus tard pour un autre village sans nom. Chernov demande : « et si la guerre durait jusqu'à notre mort ? », pour beaucoup d'entre eux, elle ne se finira qu'à ce moment.


À chaque étape du chemin, le récit est entrecoupé par des vidéos GoPro capturées par la 3ème brigade d'assaut lors de leurs combats rapprochés. La 3ème n'est pas une brigade lambda : formée autour d'anciens membres d'Azov, elle traîne un héritage qui lui a valu une investigation Médiapart pendant leur entraînement par nos armées. Mais c'est aussi une des brigades les plus visibles du conflit sur les réseaux, de par l'envergure de leur production audiovisuelle : chaîne YouTube à 1,5m d'abonnés où ils postent des vidéos de leurs opérations avec du montage, une bande son, des miniatures à la MrBeast, et même des podcasts. Ils emploient carrément douze mecs à temps plein pour gérer leur com. Un Webedia du Donbass.

Ce sont eux qui accompagnent Chernov vers Andriivka et qui lui fournissent les images des combats. Dans les crédits, la brigade occupe quasiment le rôle de co-producteur du film. Mais ce n'est pas qu'une question de com. Sur le théâtre ukrainien, chaque soldat est bardé de capteurs, constamment surveillé et enregistré par le téléphone dans sa poche, la GoPro sur son casque, ou le drone qui rôde au-dessus de sa tête. Et ce même drone qui largue une grenade au matin peut dans l'après midi faire un travelling du champ de bataille.

Chernov le remarque lui-même : nous ne sommes plus à l'ère des reporters de guerre. Ils sont désormais chassés et doivent renoncer à l'iconique veste bleue (romantisée pas plus tard que dans Civil War) pour se fondre dans la masse des camouflages boisés. Fini les Roger Fenton, fini les Robert Capa. Désormais tout soldat est photographe.

La guerre produit aujourd'hui ses propres images cinématographiques, à en faire pâlir tout plan-séquence de 1917. C'est obscène d'écrire ça, car ce sont des images faites de chair et de sang, mais c'est un fait. Les films de guerre de ces dernières décennies, à commencer par le Soldat Ryan, ont voulu capter une hyperréalité où on montre la réalité (donc l'horreur) des combats à l'écran. Ce voeu pervers est exaucé.


Le soldat qui pensait à sa femme et à sa clope ne veut pas être filmé : il vient d'arriver et n'a selon lui encore rien fait - il ne le mérite pas. Chernov lui demande : « pourquoi penses-tu que la caméra peut faire de toi un héros, si tu n'en es pas un ? ». Dans une guerre où le théâtre des opérations est devenu littéral, c'est peut-être la seule question qui demeure.

elwin
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le 30 nov. 2025

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