Luca Guadagnino filme la peau comme un territoire de tensions, l'acceptation comme une arme, le désir comme un vertige. A Bigger Splash est une partition sensuelle où les corps s’effleurent, se heurtent, se consument sous un soleil écrasant.

À Pantelleria, huis clos à ciel ouvert, la parole et le silence s’opposent comme deux forces irréconciliables. Marianne, icône rock convalescente, est privée de voix. Elle s’abandonne à la langueur et au regard des autres, mutique, vulnérable, "absente" et pourtant omniprésente. D'un côté son mari n'ayant d'yeux que pour elle. De l'autre, Harry, ex-amant bruyant et charismatique, verbalise tout, remplit l’espace de son exubérance. Il parle pour dominer, pour séduire, pour nier l’inéluctable. Ce duel asymétrique traduit une lutte plus profonde : celle du contrôle, où celui qui se tait devient le réceptacle des projections, et celui qui parle croit posséder le récit.

La piscine, élément central du cadre, n’est pas seulement un décor, mais un miroir où s’inscrit la tension des corps. L’eau est tantôt refuge, tantôt piège, surface trompeuse où le désir se reflète avant de basculer dans la violence.

Mais A Bigger Splash est aussi une réflexion sur le passé qui s’incruste, qui refuse de mourir. Harry incarne cette nostalgie toxique, cet homme convaincu que le temps peut se plier à sa volonté, que les souvenirs peuvent être réanimés sans conséquences. Son énergie frénétique masque une panique sourde : il sait, au fond, qu’il n’a plus sa place dans cette histoire, que Marianne lui échappe irrémédiablement. Et dans cette lutte perdue d’avance, l’inéluctable se produit : le désir se mue en destruction, la séduction en affrontement, la parole en cri ultime.

Lorsque la tragédie éclate, elle semble déjà écrite. Le meurtre d’Harry n’est pas un dérapage, mais l’aboutissement logique d’une tension, d’une spirale où le contrôle est une illusion. Pourtant, Guadagnino ne s’arrête pas là. En arrière-plan, il insère une autre violence, plus sourde, plus invisible : celle des migrants échouant sur l’île, figures anonymes que l’Europe refuse de voir. Tandis que la bourgeoisie bohème pleure ses drames intimes, d’autres tragédies, bien plus silencieuses, se déroulent en marge, éclipsées par l’indifférence.

Cependant, Guadagnino orchestre une montée en tension lente, parfois languide. Cette approche contemplative, aussi envoûtante soit-elle, flirte parfois avec l’inertie. Le film s’étire, caresse ses symboles avec insistance, force certains contrastes jusqu’à la démonstration. Le mutisme de Marianne et la logorrhée d’Harry, fascinants dans leur opposition, finissent par être soulignés au-delà du nécessaire. L’intrigue, si précise dans sa montée en fièvre, trouve une résolution presque trop abrupte, frustrante dans ce qu’elle esquive plus qu’elle n’embrasse.

Et pourtant, malgré ses aspérités, A Bigger Splash demeure une œuvre qui suinte le désir et la peur, la violence et l'amour. Un drame où le soleil écrase tout sauf les ombres. Car ici, tout glisse. L’eau, la peau, la mémoire. Rien ne s’attrape vraiment. Et c’est peut-être là que réside la plus grande tragédie.

cadreum
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le 10 févr. 2025

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