Il y a des itinéraires plus longs que d’autres, et celui-ci débute à la rentrée 2017. Mon DUT Métier du livre en poche, j’intègre la vie active en rejoignant contractuellement l’équipe d’une bibliothèque universitaire de Nancy. Spécialisée en Lettres et Sciences Humaines, elle dispose en outre d’un important fonds sur le cinéma ce qui, pour le cinéphile que je suis, n’est pas pour me déplaire. Le rangement quotidien des documents en rayon est ainsi l’occasion d’arpenter cette section et d’y retrouver les ouvrages de théoriciens, historiens et essayistes de cette discipline parmi lesquels Jean-Baptiste Thoret, dont j’avais lu son passionnant portait de Michael Cimino (Michael Cimino, Les voix perdues de l’Amérique). C’est alors que je mets la main sur son essai consacré à l’assassinat de JFK et son impact sur le septième art, 26 secondes : L’Amérique éclaboussée.
Mue en une sorte de légiste de l’image, Thoret débusque et analyse ici les multiples empreintes laissées par cet évènement et son enregistrement fortuit par Abraham Zapruder sur le cinéma américain et occidental. L’occasion pour moi de relever quelques titres dont A cause d’un assassinat, long métrage d’Alan J. Pakula narrant l’enquête menée par un journaliste (Warren Beatty) sur l’assassinat d’un sénateur démocrate. Mais l’inexistence de ce film en Blu-ray, sa rareté en DVD et son absence des grandes plateformes de streaming m’obligent à repousser sa découverte à une date indéterminée.
Sept années passent.
Découvrir A cause d’un assassinat reste une priorité mais n’est plus une urgence. J’apprends alors que Carlotta s’apprête à éditer ce film en France sur support Blu-ray dans une belle édition accompagnée d’un texte de Jean-Baptiste Thoret. Sa sortie est annoncée pour le 17 juin 2025 : le rendez-vous est donc pris. Il se passe ensuite un bon mois avant que je ne n’éprouve à nouveau l’envie ardente de le découvrir.
A chaud, A cause d’un assassinat m’apparaît comme imparfait. Certes, les plans composés en collaboration avec le chef opérateur Gordon Willis (Le Parrain) témoignent de l’immense soin apporté à l’esthétique du film, notamment par ce jeu sur la verticalité des lignes et la profondeur de champ hérité de La Mort aux Trousses d’Alfred Hitchcock. De même, le suspens interne à certaines séquences (celle de l’avion, le final dans le palais des Congrès) est remarquablement tenu. Mais aussi inattaquable puisse être ce long métrage sur le plan technique, il y a pour moi comme des défauts dans le mécanisme interne de son récit ; des ellipses brutales, des ruptures curieuses. Les suppléments présents sur le Blu-ray et le livre d’accompagnement expliquent alors qu’une grève des scénaristes avait perturbé la préproduction du film : le studio Paramount ayant refusé de décaler le tournage, le réalisateur Alan J. Pakula et le très interventionniste acteur Warren Beatty poursuivirent la réécriture du scénario en cours de tournage. Un contexte chaotique qui explique cette impression diffuse mais finalement bien réelle d’un film dont les séquences fonctionnent en silo. « A cause d’un assassinat était très difficile à faire, parce que le film saute beaucoup d’un endroit à l’autre et qu’il y a peu de dialogues, plutôt de l’action. » avait ainsi déclaré Alan J. Pakula en 1974.
Néanmoins, après réflexion et lecture des deux entretiens de Pakula retranscrits dans le livre édité par Carlotta, cette narration soutient autant la vision cauchemardesque de l’Amérique voulu par le réalisateur qu’elle illustre l’existence vagabonde de cet impétueux journaliste interprété avec délice par Warren Beatty. Un personnage introduit de manière comique dans la séquence d’ouverture, entrant dans le champ comme le ferait un figurant mal dirigé. Savoureux !
Après A cause d’un assassinat, j’ai songé à d’autres films et séries vu par le passé, notamment le palpitant L’Enquête – The International de Tom Tykwer (dont je réécoute la musique originale en écrivant ces lignes) et Severance (les costumes bleus de la fanfare lors du final m’ayant rappelé ceux de l’entreprise Lumon). Deux productions récentes qui montrent que les récits paranoïaques au cinéma et à la télévision, comme les vraies théories du complot dont ils s’inspirent, ont encore de beaux jours devant eux.