Je commencerai par les deux défauts du film qui m'empêchent de lui mettre 10/10, pour pouvoir ensuite m'étendre avec plus de plaisir sur ses énormes qualités. Le premier est le moins grave et n'aurait eu aucune incidence sur la note, s'il avait été le seul. Je n'aime pas les effets spéciaux du film, en particulier ce cerf accidenté très laid qui trébuche au début. Si j'avais la possibilité de l'enlever de l'écran, je l'aurais fait depuis longtemps. Le deuxième est plus pénalisant au niveau de la note : le film fait un peu fourre-tout et la fin est décevante. Verbinski met un peu trop de pistes dans son film et ne va jusqu'au bout d'aucune. Il nous laisse avec beaucoup de points d'interrogation (l'élixir, les expérimentations). En même temps, il sème trop d'indices tout au long de son film, ce qui évente le secret du Dr Volmer bien avant la fin. Le Grand-Guignol final est en désaccord avec l'atmosphère sourde et lancinante des 3/4 du film. C'est comme si Verbinski, emporté par son enthousiasme, avait soudain perdu la tête et son film de vue. C'est surtout cette fin inadéquate qui m'empêche d'aller jusqu'à 10, ce que le reste du film mérite largement. J'aimerais pouvoir mettre 8,5/10.
Heureusement, cette fin too much ne m'empêche pas du tout d'apprécier énormément tout ce qui précède.
En premier lieu, je suis totalement amoureuse des décors, inexplicablement laids et beaux à la fois. Il n'y a pas un cm2 de ce sanatorium que je n'aime passionnément. Par leurs couleurs, leurs textures, leur configuration, leur architecture, ces décors me fascinent, au point que le film terminé, j'ai une envie folle de foncer chez Point P et de carreler mon appart de haut en bas et de repeindre mon long couloir en vert glauque. Je recouvre heureusement rapidement la raison. De même, faire un élevage d'anguilles, boire de l'eau à longueur de journée, installer un caisson pour les distillations de Flügel et une cuve géante pour l'isolement ne me semblent pas envisageables.^^
Ce long labyrinthe souterrain de couloirs carrelés et l'architecture froide et claustrophobique du sanatorium sont génialement utilisés par Verbinski. En surface, le château est un lieu paradisiaque ensoleillé qui prétend soigner les gens. Mais il cache sous ses fondations un dédale interdit au public et un aquifère sinistres. Les déambulations anxiogènes dans les couloirs et les dispositifs médicaux secrets qui y sont dissimulés donnent les scènes les plus réussies du film.
J'en arrive à l'atmosphère si particulière du film, qui découle de cette utilisation optimale des décors. Verbinski nous plonge peu à peu dans un long cauchemar, à la suite du héros claudiquant tant bien que mal de couloir en couloir. Autre idée géniale, après les décors : ce héros qui se déplace difficilement avec ses béquilles. D'abord, ça induit une extrême lenteur dans l'exploration et la découverte des lieux, et donc une montée lente de l'angoisse. Ensuite, ça augmente sa vulnérabilité en cas de menace directe. Enfin, le grincement régulier des béquilles constitue un élément important dans l'ambiance sonore du film; j'en parlerai davantage ultérieurement.
Verbinski a l'art de distiller - il est beaucoup question de distillation dans le film - l'horreur et le frisson. Pas d'effusion de sang, de jump scare, de créatures surnaturelles. Juste des décors trop lisses et hygiéniques, des couleurs glauques (entre le jaunâtre et le verdâtre), des installations médicales mystérieuses et peu rassurantes (les distillations de Flügel), un bestiaire rarement utilisé tout ce qu'il y a de plus naturel mais profondément effrayant (les anguilles), des éclairages contrastés (soleil radieux en surface, éclairage chiche en sous-sol), quelques visions dérangeantes (les bocaux du laboratoire) et un personnel médical à la bienveillance et au sourire de plus en plus inquiétants. Jason Isaacs, le charmant Dr Volmer qui dirige l'institut, est excellent et joue un rôle important dans l'angoisse diffuse qui contamine peu à peu ce lieu idyllique.
L'atmosphère n'aurait pas été aussi réussie sans l'exceptionnelle bande sonore. Verbinski a composé une véritable symphonie de l'angoisse, utilisant un large éventail de sons liés à l'eau (bruits de tuyauterie, chasse d'eau, aquifère souterrain) pour mieux mettre en avant quelques bruits répétitifs agaçants par leur régularité (grincement des béquilles du héros) ou par leur incongruité (le tremblement mystérieux de la poignée de la chasse d'eau). La musique est présente, mais elle se fond dans le décor. Une ritournelle mélancolique revient à plusieurs reprises et est liée à un objet personnel du héros qui lui rappelle sa mère et son innocence perdue.
Accessoirement, par son atmosphère dérangeante, ses couleurs et son histoire malsaine, le film me rappelle étrangement un autre film mal aimé que j'adore aussi : "Le Parfum : histoire d'un meurtrier" de Tom Tykwer.