Les œuvres réflexives sur les troubles de l'identité, inspirées de la beat generation chère à Philip Roth, Frederick Exley ou même à notre Emmanuel Carrère national, semblent revenir à la mode depuis quelques années au cinéma, après une décennie 1990 richement pourvue en drames sur l'ego et les faux-semblants dont Cronenberg fut l'un des maîtres. D'autres lui ont en effet succédé : Ari Aster avec Beau is Afraid, Jonathan Glazer avec Under the Skin font par exemple partie des grands noms de cette nouvelle vague très versée dans la psychologie de l'homme, ses conflits intérieurs et son rapport au monde, souvent vu à travers le verre déformant d'un mental à la dérive. Même en France, nous avons récemment eu droit à nos Nicolas & Bruno chroniquant la dualité d'un Laurent Lafitte en proie à l'insoluble conflit cognitif d'accepter une meilleure version de lui-même.
Ce n'est en tous cas clairement pas un hasard si A Different Man convoque le souvenir d'anciens films d'Aster et de Glazer. Du premier, celui-ci reprend la peinture de la solitude - une peinture qui s'écaille, au sens propre, dans l'appartement du héros, Edward, homme isolé vivant dans le tracas permanent que lui inflige son apparence physique monstrueuse. Et du second, c'est carrément un acteur de premier plan qu'il emprunte : Adam Pearson, atteint de neurofibromatose, avait prêté ses traits inhabituels à l'un des personnages d'Under the Skin, dans un bref face-à-face avec la beauté diaphane d'une Scarlett Johansson décidée à en faire son quatre-heures. Le rapport à la solitude et à la vulnérabilité affective que Jonathan Glazer détaillait dans son film de 2013 est, sans surprise compte tenu du physique de l'acteur, repris par Aaron Schimberg, mais dans une forme différente qui lorgne du côté du mythe du doppelgänger... précisément mis en scène récemment par Nicolas & Bruno chez nous avec Alter Ego. Nous voilà bien entourés, si l'on peut dire.
A Different Man commence de façon étrange pour ceux qui connaissent Adam Pearson. Le générique du début nous indique qu'il joue le rôle d'un personnage précis, alors que la première scène du film lui attribue un prénom différent. Quelque chose ne colle pas, et pour cause : pendant la première moitié du film, son rôle est endossé par Sebastian Stan sous un masque. Ce n'est pas vraiment un spoil, l'astuce étant assez visible (l'annonce est faite texto, son personnage ne bouge pas les lèvres et sa voix ne correspond pas) ; et d'ailleurs, c'est toute cette première moitié qui sert de socle permettant à la deuxième de tenir debout. Avant de peindre le portrait d'un homme à l'évidente difformité physique décidant de recourir à la chirurgie esthétique pour changer de vie, Schimberg commence par montrer sa vie de tous les jours, illuminée de petites victoires derrière des apparences sinistres : le sourire d'une voisine, les encouragements d'un passant... le film louvoie de façon assez délicate, presque pernicieuse, entre la chronique d'une vie faite de douleurs et de solitude, et celle, plus optimiste, d'un quotidien qui entrouvre la porte à un merveilleux ne demandant qu'à entrer.
Le propos en est presque parfois niais, par exemple lorsque Edward fait la connaissance de sa nouvelle voisine, presque trop enjouée pour être crédible. C'est pourtant en partie grâce à cette exagération que se construit la deuxième partie du film, qui voit le héros, "soigné" de sa difformité, constater qu'une autre version de lui-même coexiste jusqu'à lui faire ombrage ; et que ce jumeau sait, contrairement à lui, se saisir des chances qui se présentent à lui pour outrepasser le mal-être provoqué par son apparence ingrate, allant jusqu'à la transformer en atout. L'arrivée de ce double extraverti, généreux, optimiste et très sociable, qui est pour le coup interprété par le véritable Adam Pearson, pose la question centrale du film : quelle est la véritable beauté ? Et, malgré les torsions très ironiques d'un scénario qui s'applique à faire un triste sort à l'Edward "original", le film y apporte une réponse pleine de sagesse et de philosophie. Le réalisateur choisit l'angle de la fable, en maniant avec beaucoup d'adresse une forme de profonde cruauté qui nous met en empathie avec son personnage principal, ainsi qu'une authentique bienveillance à l'égard de la différence, incarnée avec force par un Adam Pearson désarmant d'authenticité, qui séduit chacun (et chacune) par la beauté de son âme en dépit de sa laideur extérieure.
A Different Man cultive une matière fondamentalement dérangeante dans le traitement qu'il réserve aux deux versions de son personnage principal, et c'est précisément ce qui le rend si précieux. On est en effet d'abord invité à embrasser la profonde frustration de la première, avant de se ranger progressivement du côté de la seconde, qui nous gagne par son charme gouailleur et finalement très courageux. En constellant le film de métaphores à la fois simples et profondes, comme celle du "voisin du dessous râleur" évoqué dans un dialogue avant de progressivement prendre les traits du protagoniste, le film dissèque et vulgarise tout à la fois les erreurs de l'égo, les fausses routes que l'on prend par peur du regard des autres. Son message, ramené à l'évidence aveuglante du véritable sens de la beauté, a toutefois ceci de singulier qu'il parvient à cohabiter avec une forme de sombre fatalité à travers la trajectoire triste, quelque part injuste, de son personnage initial. En résulte pour le spectateur un sentiment ambivalent, plein de dualité, celui-ci ne sachant s'il doit se ranger pleinement du côté du courageux ou du piteux, du beau ou du laid - se voyant ainsi contraint à remettre ces notions en perspective. Cette légère incertitude morale qui plane sur la vérité profonde du film lui donne un arôme supplémentaire, d'autant plus fin en bouche qu'il est devenu difficile à trouver dans le cinéma américain actuel.