Peut-être que j'en attendais trop, mais ce film est une immense déception. Les plus fidèles parmi mes lecteurs se souviendront que lors de la critique du film "The Father " de Florian Zeller j'avais exprimé mon attachement envers les personnes âgées ? Certainement du fait de mon histoire personnelle et familiale, la question de la vieillesse a été au cœur de ma philosophie dès mon enfance et l'accompagnement des personnes en fin de vie quelque chose de mon quotidien.
Dès lors qu'un film a pour personnage central un vieux ou une vieille, il y a des chances que j'y trouve des éléments où puiser l'éventail des émotions qu'on cherche tous quelque part à éveiller quand on s'assoit dans une salle de cinéma. Que l'on me raconte le sursaut de libido d'une septuagénaire sous un régime dictatorial comme dans le superbe "Mon gâteau préféré " de Maryam Moqadam, qu'on suive un vieillard qui à l'hiver de son existence s'embarque dans un road trip en tondeuse, "Une histoire vraie " de David Lynch, qu'un homme lui aussi dans la force de l'âge ressente comme besoin d'accomplir avant sa mort programmée suite au diagnostic qu'il a reçu, de partir au bout du monde essayer de retrouver son amour de jeunesse, "Touch - Nos Etreintes Passées " de Baltasar Kormakur, film qui depuis sa découverte ne cesse de grandir en moi, que ces films décident de poser leurs focales sur les proches et leurs façons d'exprimer via le respect d'une parole donnée naguère à l'être cher leur inconditionnel et indéfectible amour, l'émouvant et époustouflant "Promesse " de Kiju Yoshida, bref je ne vais pas lister davantage, toutes les œuvres auxquelles je suis sensible parce que y sont brossées des portraits d'aînés.
Du coup lorsque j'ai découvert la bande annonce de ce film qui me vendait l'histoire d'une femme octogénaire qu'un jour son fils emmenait dans une résidence pour personnes âgées et que celle-ci bien que commençant à manifester des signes de dégénérescence sénile, encore légers, mais qu'en même temps elle se sentait encore assez indépendante pour vivre comme elle l'entendait, j'étais très impatient de pouvoir voir ce long métrage.
Seulement, pour avoir lu une interview de la réalisatrice après la séance, car je n'étais pas totalement certain des raisons de ma déception, ce n'est pas ce que le film développe. Le sujet souvent difficile et douloureux tant pour les familles, que pour les personnes concernées de devoir intégrer ces maisons, souvent associées à l'idée de mort est évacué en une scène et demi, et franchement ça n'avait pas franchement l'air d'être l'épreuve du siècle :
" - voilà maman, désormais tu vivras ici.
- Ah d'accord"
" - Bonjour Ruth, je suis Vanessa je vais vous montrer votre chez vous.
- C'est joli. Je peux rester seule et ranger mes affaires ? Merci."
Il va falloir m'en donner un peu plus si effectivement le projet est de m'émouvoir avec le portrait d'une fin de vie rédigée sous les auspices sévères de la perte de repères et d'indépendances dictées par les affres de la sénilité. Alors on croise les autres résidents, les soignants, les différents intervenants, on participe activement aux ateliers proposés mais jamais on ne rentre dans, non pas l'intimité, mais dans le ressenti de cette femme. Elle nous est caractérisée comme ayant quelques moments où sa mémoire lui fait défaut, mais pour qui a comme moi eu à gérer des vrais cas de dégénérescences liées à l'âge, même si on surveille, même si on exerce la mémoire - quelque chose qui est très bien montré d'ailleurs et qui est le point le plus tangible à la réalité - on est loin du cas problématique, Ruth est surtout une vieille dame, au caractère bien affirmé, qui aime sociabiliser et n'est pas certaine d'être tout à fait en osmose avec ses nouveaux voisins. Alors du coup, comme on a quand même vendu le film, tant dans sa bande annonce, que dans son synopsis sur cette notion de perte de repères, on va créer de façon totalement artificielle et qui n'aura même pas d'incidence sur la suite, un épisode d'égarement dans un supermarché autour du motif des fruits et des légumes qui est un motif qui revient à plusieurs reprises autour de Ruth, comme revient dans ses relations aux autres ses talents de cuisinière, qu'elle voudrait mettre à profit pour améliorer le quotidien. Les recettes devenant un outil thérapeutique pour le gériatre de l'établissement pour contrôler l'évolution de sa patiente.
Une fois qu'on a compris, et non seulement c'est très vite évident et qui plus est l'interview évoqué plus haut le confirme, que le sujet de la cinéaste ce n'est pas Ruth et la vieillesse, mais les personnes qui travaillent dans ce genre de centres gériatriques, ces maisons de retraites, on a quand même la désagréable impression d'avoir été trompé, mais passons. Passons, car dans nos sociétés occidentales où se posent en parallèle les problèmes liés au vieillissement des populations et le manque de moyens et autres problèmes systémiques liés à l'accueil, l'accompagnement, les soins apportés à cette population, il y avait de quoi faire un film intense, passionnant, fort, émouvant et réaliste.
Alors c'est le cas ? Non !
Voilà c'est dit, c'est totalement raté. Déjà si on veut m'expliquer les difficultés d'un secteur ou si l'on veut rendre un hommage mérité aux personnels de ces lieux, on choisit pour m'en parler de le faire dans un établissement du tout venant, parce que je veux bien croire que une petite minorité privilégiée va être en capacité de financer l'établissement luxueux, suréquipé où chaque résident bénéficie H24 de autant de personnes à son service et manifestement formidable qu'on me montre, mais dans le monde réel de la réalité c'est pas le cas. Si vous voulez c'est comme si pour illustrer les difficultés du métier de serveur dans la restauration, on me montrait la salle du "Grand Vefour" ou pour être autant dans la caricature, que j'aurais presque pu qualifier d'abjecte si un dernier élément que je réserve pour après ne me retenait pas, filmer les soucis des gens dans le confort d'un grand appartement bourgeois du seizième arrondissement parisien et nous vendre l'idée que c'est pareil si t'as ces soucis dans un F2 miteux de Sarcelles.
L'hommage se transforme ici en un descriptif tellement éloigné de ce qu'il est pour l'écrasante majorité des personnes concernées, qu'il en devient presque insultant. Je veux dire que si on n'est pas conscient de ce que sont les établissements de ce type pour quasiment tout le monde, on a presque envie de se dire que "quand même elles ont beaux jeux de se plaindre toutes ces aides soignantes, ça va elles ont quelques personnes à s'occuper, elles bossent dans un cadre idyllique et puis même les vieux, ils sont biens, ils sont heureux" ! Ouais mais non parce que ce type de résidence c'est moins de 1% c'est l'élite, c'est réservé à des personnes ayant des revenus que beaucoup, et même la majorité n'ont pas ! Dans les établissements accessibles à tous ou presque, le manque de personnel, de moyens obligent les aides soignantes à faire des choix sur quel pensionnaire prendra une douche aujourd'hui !
Alors si vraiment ton projet ma chère Sarah Friedland était de mettre l'accent sur les personnels de ces maisons de retraites, de montrer leurs difficultés quotidiennes, de mettre en lumière le caractère sacerdotale et sacrificiel de leur vocation à aider son prochain, tu t'es trompé d'établissement, j'ignore si tu en as visité beaucoup ou si tu as poussé les portes d'un que tu connaissais, mais j'y crois pas une seconde à ton projet, il est même opportuniste et assez dégueulasse au final, dans un pays, les Etats-Unis, traversé par un flash autoritaire et une volonté politique de couper tous les budgets alloués aux questions sociales et de santé, car avec ce gentil portrait d'un établissement modèle, dont on voit l'opulence des installations et la sinécure qu'y représente le boulot des personnes qui y travaillent, tu donnes des arguments en faveur des personnes qui estiment qu'il est bien de saper les budgets.
Un dernier point, que là aussi l'interview m'a révélé, les personnes âgées, hormis Ruth, que l'on voit à l'écran sont de vrais résidents de la maison de retraite où a été tourné le film. Vu qu'ils sont la plupart du temps cantonnés à l'arrière plan et à la portion congrue des rares dialogues, cet ancrage dans le réel en devient artificiel et sans grand intérêt, quand en plus la cinéaste explique qu'en fait elle faisait un atelier d'art-thérapie auprès de ce public autour de la production cinématographique où elle apprenait à ces personnes à se servir d'une caméra et que c'est à leur contact qu'elle a voulu raconter cette histoire. Mouais même ça c'est inabouti, je me souviens que j'avais plus jeune appris à des mamies et des papys en établissement médicalisé à faire de la musique assisté par ordinateur avec des synthés et des boîtes à rythmes. Ces ateliers les passionnaient, ils adoraient créer, découvrir de nouveaux outils et on avait composé deux morceaux originaux qu'on avait ensuite gravé sur CD, un ami infographiste était venu leur montrer comment créer un visuel pour la pochette et ils avaient tous eu leur exemplaire plus un à offrir à qui ils voulaient. J'aurais du filmer ces sessions, je suis certain, que rien qu'avec les discussions ou les émotions qui s'exprimaient dans leurs regards, entre excitation de faire quelque chose, joie de réaliser un projet artistique, plaisir d'échanger avec des jeunes etc. on aurait eu matières à faire un film meilleur que celui-ci.
Un film qui ne brille même pas par une mise en scène intéressante, qui est photographié sans envie et où même l'actrice principale, Kathleen Chalfant qui interprète Ruth semble tellement se demander ce qu'on attend d'elle qu'elle oscille dans son jeu entre le cabotinage le plus outrancier et la lassitude la plus flagrante, la réalisatrice n'aura qu'à choisir quelle prise utiliser au montage.