Comme souvent chez Kathryn Bigelow, une approche méthodique visant à disséquer les rouages d’un mécanisme complexe vient expliciter les enjeux des individus qui peuplent le récit. Ainsi, les tenants et aboutissants de la traque de Ben Laden permettaient l’appréhension de la psychologie des personnages de Zero Dark Thirty. A House of Dynamite emploie ce même procédé didactique et le couple à une structure alla Rashōmon pour nous plonger plus avant dans les strates du pouvoir, et dépouiller ainsi progressivement les facteurs décisionnels de leur technicité pour revenir à la fragilité humaine.
Trois répétitions donc, qui démarrent par les petites mains chargées de détecter l’arrivée de la menace, jeunes pour la plupart, et sans pouvoir décisionnel. Puis la fin du récit en suspens, et la redite du point de vue des hauts gradés et des experts, qui font des informations du premier panel de personnages une analyse censée éclairer autant que faire se peut ceux du dernier tiers : POTUS et son Secdef. Deux hommes in fine aussi peu préparés à décider du sort de l’humanité que leurs subalternes. Les mythes s’effritent, le vernis s’efface, et chacun erre dans la pondération des conséquences d’une problématique sans issue. Et si le spectateur a eu trois boucles pour comprendre l’impasse certaine, les personnages n’ont que vingt minutes. Cette prescience que nous accorde Bigelow ne rend la dramaturgie que plus redoutable.
Car outre le désespoir lucide du message de la cinéaste, aussi impuissante que nous face à la situation inextricable dans laquelle nous nous trouvons tous ensemble et qui ne tient qu’à un fil (reprenant une thématique déjà exploitée autrement chez Kubrick, Lumet ou même dans le méconnu et terrible Threads de Mick Jackson), outre son savoir-faire de vulgarisation de la complexité des interconnections qui régissent la géopolitique internationale, Bigelow n’oublie pas de faire de son film un drame humain. Tous les personnages, du jeune militaire appelant sa mère pour lui dire un dernier mot d’amour au président désemparé face à la tâche qui lui incombe, en passant par l’analyste attendant un enfant et plaidant aux russes de l’aider par humanisme, chacun retourne à l’essentiel alors qu’arrive l’apocalypse. Le superficiel s’envole au profit d’une réalisation bien trop tardive de la nécessité d’autrui.
C’est un tour de force d’être capable par trois fois de nous replonger dans la même terreur fébrile à partir d’un même point de départ et d’une même arrivée. De réussir à plusieurs reprises à instiller l’horreur de voir quelqu’un travaillant à ces postes sensibles céder à la panique et abandonner le glacis des protocoles et des classeurs procéduriers. La répétition que je trouvais dérangeante au premier abord a fini par me cueillir émotionnellement, plus encore qu’elle n’a de sens d’un point vue strictement narratif.
Quel dommage que Bigelow se fasse si rare.