Est-ce Terrence Malick qui pousse trop loin le « bouchon artistique » ou nous, pauvres spectateurs, qui touchons à nos propres limites. Lors de sa sortie, le débat fut orageux. Que nous raconte-t-il ? Depuis des lustres, Malick a abandonné toute idée de scénario linéaire pour laisser vagabonder sa caméra. Il n’impose rien, même à ses acteurs : il ne leur commande ni geste ni de déroulement précis de scènes, mais les laisse jouer à leur convenance. Pas de dialogues, mais des fragments, épars, de monologues, plus ou moins croisés. Le montage est surprenant : il ne construit pas un récit entrecoupé d’ellipses, mais présente un travail mémoriel. Malick propose des réminiscences, des fractions d’histoire et de poèmes. Ne serais-je pas le point de vue des personnages sur une histoire passée, qui s’arrête sur un détail, un instant de joie ou de colère, un incident futile, une bribe de conversation, une illumination, le tout entrecoupé de méditations ou de prières ? Notons, que certaines ne s’imposaient pas, il accumule les truismes : « Où est-on, quand on est là ? (…) On ne peut se tromper dans un rêve. (…) Je crie sous l’eau ce que je n’ose pas dire. » Nous retrouvons sa passion pour la nature, si belle au coucher du soleil. Il affectionne la lumière dorée du soir d’été ou, au contraire, celle hivernale du matin. Il filme admirablement des vols de migrateurs ou un troupeau de bisons au repos. Tout bouge, ces personnages font et défont leurs valises et leurs vies, toujours saisis entre deux déménagements ou deux voyages. Leurs habitations sont vides, leurs jardins en friches. Ils sont si seuls.


Le cœur de Neil (Ben Affleck) semble hésiter entre deux ravissantes jeunes femmes, la brune Marina (Olga Burylenko) et la blonde Jane (Rachel McAdams). C’est Jules et Jim, version Terrence Malick. Marina est magnifique, toujours en mouvement, elle court, sautille ou danse. Elle aime, follement, un Neil mutique et dépassé par une telle passion. Lucide, le père Quintana (Javier Bardem) le prévient : « C’est difficile d’être celui qui aime le moins ». De personnage secondaire, entraperçu lors d’un culte, le prêtre prend une importance grandissante. Emigré aux Etats-Unis, lui aussi doute de son amour et donc de sa foi catholique. Pourtant, à l’inverse de nos héros, il agit comme s’il n’en était rien. Nous le suivons dans ses tournées auprès des plus pauvres, apportant compassion et pardon aux prisonniers, handicapés, vieillards ou moribonds. S’il craint d’avoir perdu sa capacité à aimer son Dieu, rien n’en transparait. Aimer, n’est-ce pas vouloir aimer.


Bonne année.
Déc. 2016

SBoisse
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Dieu se laisse-t-il filmer ?, Ni classiques, ni blockbusters... mais critiqués, 49 films vus et critiqués en 2015, 99 critiques de drames et Terrence Malick

Créée

le 27 nov. 2015

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Step de Boisse

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