À pied d'œuvre, c'est un film aussi déprimant qu'inspirant. Bastien Bouillon a un jeu très en retenu, mais ça fonctionne très bien avec le personnage de Paul, qui est un homme introspectif confronté à la solitude. Son choix de vie le marginalise, puis le précarise ; il en tire cependant une liberté qui en vaut largement la peine. Quand bien même Paul s'enfonce au fur et à mesure du récit dans une situation peu enviable, il ne revient jamais en arrière : la sécurité ne l'intéresse pas. Je me suis parfaitement reconnu dans cette manière d'appréhender l'existence, le poids du travail et cette articulation toujours complexe entre la réalisation de son idéal et l'acceptation d'une société dans laquelle cet idéal n'est pas toujours réalisable. Là où sa décision pourrait être vue comme un caprice, c'est en réalité la preuve qu'il est vivant.
J'ai trouvé les apparitions téléphoniques du fils de Paul très touchantes, apportant un peu d'oxygène dans le quotidien pesant de Paul. L'attention que lui porte son fils contraste avec les discours moralisateurs de son père, ou l'inquiétude culpabilisante de sa fille et de son ex-femme. Finalement, la précarité et les jobs éreintants, Paul s'en accommode ; la dégradation des liens avec sa famille le mine bien davantage.
J'ai trouvé toutefois que toute l'intrigue autour de ce livre qu'il n'arrive pas à écrire n'était pas très exploitée. On le voit pianoter sur son ordi, échanger quelques fois avec son éditrice, mais finalement ce roman pour lequel il sacrifie tout, je trouve qu'il passe au second plan. D'ailleurs, quand il termine la première version de son roman, ça tombe un peu à plat ; c'est censé être l'aboutissement d'une longue période à subir la pauvreté, et quand il le finit ça arrive comme si de rien n'était. Je trouve ça dommage car on parle quand même d'un personnage qui a abandonné une vie bien rangé justement pour se consacrer à son rêve d'écrivain, et écrire CE livre qui devait faire décoller sa carrière. Je n'ai même pas eu l'impression de beaucoup le voir écrire, et quand son père casse son ordi... je sais pas ça ne provoque pas grand-chose je trouve. Il y a bien ces quelques images filmées en Super 8 qui préparent ce que sera son prochain roman, ça c'est une jolie idée que j'ai bien aimé. En fait, À pied d'œuvre ce n'est pas vraiment l'histoire d'un photographe qui plaque tout pour devenir écrivain ; c'est l'histoire d'un personnage qui choisit délibérément un mode de vie précaire et marginal, conscient que le confort apporté par le système qu'il connaît est une pseudo liberté, et que sa seule manière de se réaliser est d'exister autrement.