Alors que Valérie Donzelli se caractérisait jusqu’alors par une filmographie assez originale et atypique – générant son lot de crispations chez les rétifs au cinéma français poétique et libre -, elle semble désormais dans un nouveau pan de sa carrière, en s’intéressant à l’adaptation d’œuvres littéraires. Après L’Amour et les forêts d’Éric Reinhardt, la cinéaste adapte À pied d’œuvre de Franck Courtès, œuvre autobiographique où l’auteur retrace son parcours singulier : après quelques succès critiques, son éditrice le presse pour sortir un nouvel ouvrage, qui n’est pas de la qualité attendue. S’en suit une période de précarité financière où l’auteur, séparé de sa femme et ses enfants, expérimente le déclassement social et une véritable crise existentielle.
Le film, plutôt modeste dans sa forme, et aux antipodes de certaines fantaisies de Donzelli (Main dans la main, Notre Dame) et s’attache surtout à suivre l’intimité d’un homme reclus, dans des espaces où il ne trouve plus sa place : celle du studio au sous-sol où il s’enferme, et des lieux plus cossus où il aligne les jobs, chez des particuliers ayant les moyens de déléguer les tâches ingrates de leur quotidien. Le regard sur l’ubérisation du marché du travail apprendra, si cela est encore nécessaire, comment la société capitaliste ambitionne de revenir aux fondamentaux économiques de l’esclavage, notamment par le principe des enchères descendantes pour obtenir une mission. Certaines séquences travaillent en finesse le statut du travailleur, ouvrier temporaire dans un espace privé, surveillé par les uns, traité avec indifférence par les autres (très beau travelling depuis l’intérieur d’un appartement parisien, où défilent les pièces cossues tandis que Paul s’échine à arracher sur le balcon des buis), l’auteur transformant son nouveau statut, à l’échelon le plus bas de la répartition sociale, en poste d’observation privilégié sur les pieds des gens pour qui il travaille. Le film souffre néanmoins de quelques lourdeurs, (recours au grain argentique dans les flash-backs, freeze frames), fantaisies esthétiques assez gratuites et peu judicieuses pour le traitement d’un sujet aussi austère.
Les interactions avec ses proches se révèlent plus didactiques, les interventions de son père, son ex-femme ou ses enfants déclinant toutes les démonstrations du déclassement entre la honte, l’incompréhension et le débat sur la pauvreté choisie par l’artiste, ou subie par les conformistes endoctrinés par le système.
Bastien Bouillon est tout à fait convaincant, dans la mesure où il parvient à incarner cette mise en retrait, et l’intériorisation d’une expérience qui n’a rien de doloriste, et où l’auteur devient un corps qui agit, dans un nouveau mode de présence.
Reste à savoir ce que finit par dire le film - et, en réalité, l’œuvre littéraire d’origine. Car au-delà de la dénonciation des conditions de vie des travailleurs précaires, sujet rebattu et souvent abordé avec une grande force (dans À plein temps, ou L’Histoire de Souleymane par exemple), le récit s’attache surtout à saluer la force de caractère d’un auteur prêt à tout pour pouvoir continuer à écrire. Le succès final de son œuvre soulève ainsi certaines questions sur cette approche elle-même précaire d’une période de sa vie construire comme un safari chez les pauvres, qui pourrait nourrir les soupçons d’un certain fantasme bourgeois sur l’immersion en terre inconnue. À cela s’ajoute cette mythologie littéraire très tenace en France, laissant entendre que le nombril des auteurs est la meilleure matière de leur œuvre, pour la reconnaissance des pairs et les larmes du fiston, dans un égotisme aux antipodes du champ social exploité.
(6.5/10)