S'attacher à un grain de ruine après la catastrophe

Je ne connais ni Leida Laius, ni le cinéma soviétique, ni même l'URSS en détail (en tout cas pas la période de l'URSS dans laquelle le film se déroule).


Le film se déroule dans l'Estonie soviétique en 1989. Cadre plutôt intéressant : on n'est ni à Moscou ni à Leningrad, la machine bureaucratique marche sans que grand monde n'y croit et à distance avec le centre du pouvoir. Le système politique et administratif est présent et est opérant mais complètement vidé idéologiquement. Un monde administratif, procédural, épuisé…

l'URSS va s'effondrer quelque années après mais… mine de rien il reste pleinement opérant et l'idée de sa future chute n'est pas présente dans le film.

Dans ce contexte les institutions déplacent, organisent, administrent de manière impersonnelle et avec des sujets complètement dissous dans le système qu'ils incarnent. Et concernant le temps : il est derrière les personnages. Là encore, il n'y a ni abstraction ni dramaturgie lourde : le temps est passé et la plupart des personnages composent avec. Il n'y a pas lieu d'entrevoir un retour en arrière : on attend, on est en retard et il n'y a pas de résolution parce que tout arrive déjà trop tard.


Valentina Saar sort de prison après plusieurs années d'emprisonnement et a été séparée de son fils en bas âge (qu'elle veut évidemment revoir). On comprend qu'elle a été emprisonnée sans qu'on sache trop pourquoi et qu'elle a été dépossédée de tout. Sa vie est un champ de ruines en tout point (que ce soit sur le plan affectif, professionnel, familial, matériel…). Détail intéressant : Leida Laius n'est pas si bavarde pour expliquer pourquoi ni comment (à mon sens) : le désastre est là et Valentina Saar patauge tant bien que mal intérieurement et vagabonde comme elle peut dans cet enfer administratif. On la voit brisée sans pathos; on la voit s'énerver mécaniquement; on la voit espérer sans pouvoir espérer avec elle; on la voit marchander une nuit au chaud, un billet de train, un peu d'argent sans voir le bout.


Aussi bien elle que les personnes avec qui elle interagit sont vidés de désir et de vitalité. Il n'y a pas tant de méchanceté ni de cruauté, juste la vide émotionnel autour de Valentina. Alors oui il y a discussion, opposition, tentative de réflexion vis-à-vis d'elle mais jamais autrement que rationnellement. Parce que son Moi sensible a été piétiné depuis longtemps.


L'enjeu central est de retrouver son fils. Seul grain dans le champ de ruines auquel Valentina Saar s'accroche. Et c'est pas gagné parce que l'institution l'a déjà placé dans une famille adoptive après la peine de prison.


Et au final le film est plus subtil qu'une tragédie ou même qu'un happy end : Elle finit tant bien que mal à subtiliser son fils un temps soit peu sans personne autour. Presque un larcin, au nez et à la barbe de ses parents adoptifs qui comme les autres ne trouvent pas raisonnable qu'il retourne à elle. Valentina parvient à faire renaître des sentiments dans ses yeux pour le regarder et lui dire "je suis ta maman". À tenter de réellement vivre et redevenir maman.

Le fracas ne vient, encore une fois subtilement, non pas d'une réaction de sa mère adoptive ni même d'une décision administrative/d'une capture de la police. Non, Le fracas vient simplement du fait qu'après plusieurs tentatives d'échappées, après une poignée de mensonges et d'arrangements avec sa situation, elle remarque enfin que son fils est triste, souffre, n'est pas en sécurité avec elle. Alors elle prend la décision d'en finir avec ses espoirs à elle et de mentir une dernière fois : lui faire croire qu'elle n'est qu'une SDF qui souhaitait avoir un fils, qu'elle a menti en prétendant être sa mère (alors qu'elle est réellement sa mère biologique) pour le protéger psychologiquement et le rendre à sa famille. C'est absolument bouleversant de voir ce dernier grain de son champ de ruines se dissoudre et voir son visage se fermer définitivement. Ses yeux passent du chaud au glacial le plus terrifiant quand elle lui dit "adieu" et concluant son propre dernier échec. Il n'y avait pas grand chose, il n'y a plus rien. Valentina disparaît dans l'obscurité la plus noire possible.

Le film est-il politique ? À mon humble avis oui mais subtilement : il n'y a pas d'incarnation concrète d'un plébiscite politique (que ça soit un personnage ou même un symbole). Il est politique au sens humain plus que dialectique : les humains ont déjà été broyés par le système, tout fonctionne mais rien ne vit. L'espace d'un instant Valentina tente de revivre mais est efficacement broyée aussi.

AbdoulFalite
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le 22 déc. 2025

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