Après tout, l'Algérie française, on lui donne le sens que l'on veut. Surtout si l'on ignore son histoire et plus précisément le poids de son histoire.
Il paraît que la France se couche trop face au pouvoir algérien, il faudrait qu'on arrête et qu'on bombe le torse, non ? Et puis ils pourraient nous remercier, c'était mieux avant le départ des français…
Penser de la sorte, penser à partir de rien et de manière abstraite. C'est penser sans un début de considération vis à vis du poids de l'histoire franco-algérienne, vis à vis du devoir de mémoire.
Le pain des français de Xavier Le Clerc, c'est un récit poignant, vivant, intense, consistant de bout en bout. Et sur un sujet pareil, l'auteur aurait pu tomber dans le piège de l'émotion sans réflexion, de la réflexion purement formelle… il n'en est rien. Même s'il ne se répand pas en pamphlet anti-colonial (ou anti-postcolonial), il témoigne de manière graphique de la violence coloniale rythmé par des réflexions internes de l'auteur (autour du fait d'être enfant d'origine algérienne, sur l'appartenance à la France, sur le racisme subi,…).
Et pour cause, le voyage à travers les tourments coloniaux débute aussi banal que scandaleux (dans sa banalité) : la vue d'un crâne d'une petite fille kabyle, que l'auteur baptise Zohra, rapatriés et empilés comme des centaines d'autres dans le sous-sol du musée de l'Homme.
Xavier Le Clerc refuse un voyage léger et nostalgique, c'est le poids de ce qu'il a subi et le poids démesurément plus lourd des victimes de la violence coloniale qu'il regarde en face. L'oubli et le piétinement de la mémoire est un choix au profit de la nostalgie et de la bonne conscience.
Tout au long du texte, Xavier Le Clerc réintroduit les corps, le sang, la honte, les cadavres innombrables œuvres de la France coloniale. Et ce avec une sobriété de ton qui laisse place à une lucidité et une tentative de regard de face sur la réalité coloniale. Le tout sans avorter une repentance mais plutôt en amorçant une digestion lente.
L'auteur lève le voile sur ses intentions : il reste l'homme qu'il est, avec la culture qu'il a, avec le vécu qu'il a et d'ailleurs, dialogue volontiers avec ses références culturelles (Dostoievski, Tocqueville, Huysmans, Apollinaire) pour penser la morale, la repentance, la souffrance, la lucidité politique… et ce pour alimenter de manière pertinente la puissance du récit (au contraire d'un étalage de citations décoratives qui comble le vide, propre aux auteurs médiocres).
Au final, on a non seulement la sensation d'un récit qui bouleverse réellement, écrit par un auteur qui ne se cache jamais derrière une posture de neutralité et surtout nous parle depuis l'intérieur d'une mémoire coloniale que la France voudrait expurger.
Zohra n’existe pas, mais sous la plume de Le Clerc, elle devient présence, témoin, et accusation muette d’une brutalité qui lui a refusé la vie.