À voix basse
6.6
À voix basse

Film de Leyla Bouzid (2025)

Après le très poétique Une histoire d’amour et de désir, il me tardait de retrouver Leyla Bouzid derrière la caméra pour son nouveau film À voix basse.


Cette fois, tout part d’une maison de famille. En effet, la réalisatrice ancre son récit dans un lieu qu’elle connait bien : la maison de sa grand-mère à Sousse, en Tunisie, où elle passait ses étés, enfant. On y fait la connaissance d’une jeune femme, Lilia (Eya Bouteraa), fraîchement débarquée de Paris pour assister à l’enterrement de son oncle. Dès les premières scènes, le film fait d’emblée preuve d’une véritable exigence documentaire, dans sa manière de capturer les spécificités culturelles du deuil dans la tradition musulmane. Rarement représenté avec un tel regard intérieur dans le cinéma occidental, ce moment donne lieu à une restitution particulièrement juste et sensible de l’atmosphère de ce rite et de sa dimension profondément collective.


Le film commence avec la disparition de l’oncle. Et ce qui s’apparente d’abord à un simple accident de la vie se transforme rapidement en une quête de vérité… et d’identité. Car Lilia enterre son oncle Daly, homosexuel contraint à la discrétion dans une société tunisienne profondément conservatrice, alors même qu’elle voyage avec sa petite amie Alice (Marion Barbeau, révélée au cinéma dans En corps de Cédric Klapisch), présentée à la famille comme une simple colocataire. La jeune femme cherche alors à comprendre les circonstances de la mort subite de son oncle, et découvre par là-même, le terrible traitement que réservent la société tunisienne et sa justice aux homosexuels du pays. Au sein même de sa famille, Lilia se heurte aux discours rétrogrades de ses cousins pourtant modernes en apparence, au double standard d’une mère capable de défendre la liberté de son frère mais fermée à l’acceptation de celle de sa fille, ainsi qu’au poids du secret imposé à la grand-mère.


C’est un film qui est traversé de contrastes visuels forts. La maison, filmée sous un soleil méditerranéen à la fois doux et écrasant, se prête parfaitement au jeu d’ombres et de lumières. La réalisatrice innove avec d’intéressants procédés cinématographiques, notamment en jouant sur des effets de résonance entre les temporalités, avec des figures de Lilia enfant et adulte qui se confondent, ou en insérant des parenthèses visuelles stylisées (je pense à cette scène d’amour entre Lilia et Alice sublime). La succession de photographies qui fait avancer la narration du mariage de Daly (un clin d’œil à La Jetée de Chris Marker) participe aussi à cette fragmentation du récit. 

En revanche, certains dialogues manquent de relief, et le jeu des comédiens apparaît inégal. Les personnages incarnés par Hiam Abbas et Salma Baccar se distinguent davantage, notamment la seconde qui joue la grand-mère endeuillée, dont la présence presque théâtrale introduit une forme d’humour discret dans l’ensemble.


C’est de toute évidence le film le plus personnel et le plus engagé de Leyla Bouzid. Personnel, car il prend place dans une maison qu’elle connaît, et s’inspire de personnages qu’elle a côtoyés. Engagé, par son thème évidemment, sur le traitement des homosexuels dans les pays arabes. Mon seul regret est qu’il sera sans doute davantage discuté là où les droits sont déjà acquis, dans les salles de cinéma et les festivals européens. Étant moi-même marocaine, j’espère sincèrement qu’il pourra aussi nourrir des débats progressistes de l’autre côté de la Méditerranée.


Note : 6.5/10


chadalich
6
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le 9 mai 2026

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Ch L

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