Du silence comme acte de résistance
Un pénis non-circoncis, apparemment, ça sent pas bon
Ramenée sur le sol tunisien par l’impérieuse obligation d’accompagner son oncle dans ses derniers honneurs, la protagoniste se trouve irrésistiblement happée par les ténèbres équivoques qui enveloppent les circonstances de sa disparition.
Ingénieure, c’est pas un métier de femme
I. De la cinéaste et de son retour aux sources
Leyla Bouzid — fille spirituelle d’une Tunisie complexe et tourmentée, élève rigoureuse de la Fémis, artisane d’une œuvre déjà marquée par une acuité sociologique peu commune — revient, avec ce troisième long-métrage, fouler le sol natal dont elle avait précédemment arpenté les aspérités dans À peine j’ouvre les yeux que je n’ai malheureusement pas encore visionné. Ce retour n’a rien d’un pèlerinage sentimental ni d’une nostalgie confite : c’est bien plutôt une confrontation, frontale et sans ménagement, entre une réalisatrice parvenue à pleine maturité de son art et un pays qui, lui, semble obstinément résolu à demeurer immature dans ses mœurs les plus inavouables. Le miroir qu’elle tend à cette société est de ceux dont on préfère détourner le regard — poli à la perfection, sans la moindre bienveillante distorsion.
II. De l’inversion comme condition existentielle sous les régimes de l’opprobre
Car le sujet que cette pellicule ose affronter sans ciller relève, en terre tunisienne, de la plus périlleuse des témérités civiques : l’amour inverti — cet amour que les trois grandes confessions monothéistes, dans un bel unanimisme dont on eût préféré qu’il s’exerçât à de plus nobles causes, ont condamné avec une constance et une véhémence qui en dit long sur leurs angoisses constitutives car la virulence avec laquelle judaïsme, christianisme et islam ont historiquement condamné l’homosexualité trahit moins une conviction morale sereine qu’une inquiétude profonde face à tout ce qui échappe à l’ordre reproductif, à la hiérarchie des genres, au contrôle des corps — y demeure non seulement réprouvé par les gardiens de la morale religieuse la plus recroquevillée sur elle-même, mais encore formellement prohibé par le Code pénal, ce recueil de proscriptions dont l’État use comme d’une massue contre ses propres citoyens. Que la femme lesbienne soit, par surcroît, considérée dans ces contrées comme une anomalie si dérisoire qu’elle ne mérite même pas la répression — simple futilité, néant juridique, inexistence sociale — donne à la condition du personnage principal une solitude d’une densité proprement suffocante, un isolement ontologique que la cinéaste filme avec la précision froide d’un entomologiste qui ne s’interdirait pas, cependant, toute compassion.
III. De l’art des non-dits et de la puissance du murmure
Le titre lui-même constitue un programme politique d’une cohérence remarquable. À voix basse : autrement dit, dans l’espace lacunaire entre ce qui se sait et ce qui se dit, dans l’interstice vertigineux entre la conscience et l’aveu, dans ces silences épais comme de la ouate dont une famille entière se drape pour ne point avoir à regarder en face ce qu’elle connaît pertinemment. Bouzid excelle — et c’est là son talent le plus singulier, le plus précieux, le plus difficilement imitable — à capter la dramaturgie souterraine des non-dits, la sismographie imperceptible des regards qui se dérobent, des lèvres qui s’entr’ouvrent sans que le mot décisif franchisse jamais le seuil. Ses gros plans, d’une audace formelle tempérée par une pudeur instinctive et salutaire, traquent sur les visages de ses comédiennes les microtremblements de l’indicible.
IV. Du tissu générationnel et de ses fils enchevêtrés
L’architecture narrative du film repose sur un entrelacement de trois générations de femmes dont la metteure en scène tisse la trame avec une patience d’ouvrière en dentelle. Entre Lilia — revenue de Paris avec sa compagne dans les bagages et ses secrets chevillés à l’âme —, sa mère, et les femmes plus âgées de la maisonnée endeuillée, se déploie une cartographie des silences familiaux, des secrets enkystés depuis des décennies dans les murs de la demeure soussienne, des complicités inavouées qui traversent les générations comme une veine souterraine. Le poids des traditions n’y est point décrit comme un bloc monolithique et inerte : il est vivant, contradictoire, habité par le désir farouche d’affranchissement que chaque femme, à sa façon et selon ses moyens propres, entretient en elle comme une braise sous la cendre. C’est ce lien — complexe, tendu, déchirant et néanmoins d’une tendresse inépuisable — qui confère à l’œuvre sa véritable profondeur.
V. Du régime politique comme toile de fond oppressante
L’on n’oubliera pas, enfin, que ce portrait de famille se découpe sur fond d’un régime dont la brutalité à l’égard de ses propres marges n’a jamais été aussi frontalement exposée au regard cinématographique. La Tunisie que la réalisatrice dépeint ici n’est point celle des cartes postales idylliques ni celle des optimismes post-révolutionnaires éventés : c’est une société cadenassée, traversée d’hypocrisies stratifiées, où la police frappe aux portes des maisons en deuil et où la loi s’abat sur les corps des invertis avec une régularité mécanique et implacable. Cette toile de fond, jamais envahissante mais toujours présente comme une sourde menace, donne à la destinée personnelle de l’héroïne une résonance politique que d’aucuns, sans doute, eussent préféré ne point entendre.
C’est, en somme, une œuvre de cinéma sobre et maîtrisée, dont la puissance tient précisément à ce qu’elle ne cède jamais à la facilité du cri là où le murmure suffit — et fait infiniment plus mal.
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